Une fusée dans ma poche

A Rocket in my Pocket (Max Décharné)

Cet article a failli s’intituler Wild Wild Parties, parce que le blogueur est en train de lire Wild Wild Party : la glorieuse histoire du rockabilly, d’Elvis aux Cramps (Editions Rivage Rouge). Le titre original du livre est A rocket in my pocket (‘Une fusée dans ma poche’, allusion à l’érection) d’après une chanson de Jimmy Lloyd, mais les francophones n’auraient pas compris… Quant à l’auteur, il s’agit de Max Décharné, un musicien anglais (batteur de Gallon Drunk, entre autres), journaliste érudit et rockologue distingué. 

Le livre n’est pas vraiment nouveau mais il a mis trois ans à être traduit en français. Page après page, cette lecture nous donne inévitablement envie de réécouter des vieux classiques du rock véritable : des rebelles Gene Vincent et Vince Taylor jusqu’aux nostalgiques Stray Cats, sans oublier Johnny Burnette (The train kept a-rollin’ ; yeah ! yeah ! yeah !). Mais surtout – et c’est là que ça devient intéressant –, ce bouquin et cette musique électrique nous donnent envie de sortir, de jouir (la base même du rock’n’roll) et, accessoirement, d’écrire.

Las, contrairement à ce que faisait Alain Pacadis du temps de sa rubrique culte Nightclubbing dans le journal Libération, le blogueur n’a pas le temps de rédiger immédiatement après chaque soirée-qui-valait-la-peine-d’être-vécue. (Ici se trouvait un passage caviardé par l’auteur après avoir realisé que même ce vieux pervers de Yû n’en comprenait pas le second degré). Quand j’ai commencé à écrire cet article, il y a presque un an, je venais de voir A bout de souffle de Godard à la Cinematek (à Bruxelles) et j’avais envie de vous en parler. Et comme souvent depuis des mois, je n’en ai strictement rien fait, trop happé par mon quotidien. Aujourd’hui, si je souhaite vous parler de la Cinematek, c’est pour vous annoncer le cycle Davie Bowie qui y aura lieu du 23 avril au 30 mai. On y présentera non seulement le concert londonien mythique de 1973 filmé par D.A. Pennebaker (Ziggy Stardust : The motion picture), des longs métrages dans lesquels Bowie a joué (L’homme qui venait d’ailleurs, Les prédateurs, Furyo, Absolute Beginners, La dernière tentation du Christ, Basquiat…) mais aussi des films qui ont inspiré son œuvre (Orange mécanique de Kubrick), ou dont il signe tout ou partie de la musique (Lost Highway de Lynch). En tout, ce sont dix-huit films de l’univers Bowie qui seront projetés sur grand écran. Voyez le programme complet par ici.

Cycle Bowie Cinematek

(Sinon, je dois vous avouer qu’au moment où j’ai été frappé de plein fouet par l’annonce de la mort de Bowie, en début d’année, j’étais en train de parachever un article (resté inachevé) à propos de Lemmy, décédé quelques jours plus tôt.)

Qui gagnerait un combat de catch entre Lemmy et Dieu ? C’est la question que posent les apprentis hard-rockeurs un peu crétins dans film Airheads lorsqu’ils entreprennent de démontrer que leur interlocuteur est un flic infiltré et non l’un des leurs. La réponse correcte attendue étant évidemment « Lemmy EST Dieu ». Mais ça, c’était avant. On le disait increvable, indestructible, insubmersible, on le croyait immortel mais il fallait bien se rendre à l’évidence : Ian Fraser Kilmister, dit Lemmy, était un être humain comme les autres.

L’homme est mort à septante ans après plus de cinq décennies d’une vie menée à toute vitesse et durant laquelle il a allégrement personnifié tous les clichés du rock’n’roll way of life. Tout a commencé lors d’un concert mythique des Beatles au Cavern Club de Liverpool. Après les avoir vus sur scène, il savait qu’il voulait vivre la même vie : il serait un troubadour des temps modernes ;  les excès et l’aventure deviendraient désormais son quotidien. Dès cet instant, son existence fut articulée autour de quatre grands piliers : le rock pur et dur, bien sûr, mais aussi la gnôle, la came et les salopes. Ce mec a tout fait, tout vécu, et toujours au même train d’enfer que sa musique : à fond les manettes, tous les voyants dans le rouge ! Les femmes ? Malgré sa laideur repoussante, il se vantait d’en avoir culbuté plusieurs milliers durant ses tournées (le chiffre varie selon les interviews). Il a aussi engrossé plusieurs trainées qui ont donné naissance à des rejetons illégitimes mais il ne s’est jamais marié. Et il imposait d’ailleurs le célibat comme condition à ses musiciens pour pouvoir intégrer le line-up très changeant de Motörhead et y demeurer. Selon la légende, il commençait généralement toutes ses journées de la même manière, en s’envoyant de grandes rasades de Jack Daniel’s au goulot. Et lorsque son médecin lui a vivement ordonné d’arrêter, il a suivi son conseil et remplacé le whisky par la vodka… C’était tout Lemmy, ça. Il n’en avait strictement rien à foutre de l’avis de personne, il vivait sa vie à sa manière et en remettait volontiers une couche pour provoquer. C’est aussi ce goût pour la provocation qui explique son attrait – aussi souvent incompris que largement étalé – pour la quincaillerie germanique, les croix de fer autres reliques du Troisième Reich

A l’instar d’Iggy ou Bowie, Lemmy consacra toute sa vie au rock’n’roll. Au début des années 60, il n’est encore qu’un teenager mais il écume déjà les clubs du Nord de l’Angleterre avec ses premiers groupes : The Rainmakers, puis The Motown Sect. On le décrit alors comme un jeune mod aussi violemment débauché que piètre musicien. En 1965, il reprend le poste vacant de guitariste de The Rockin’ Vickers, avec qui il tourne sans relâche. Il devient ensuite roadie de Jimi Hendrix en 67 : c’est la vie de bohème ! Il l’accompagne en tournée, bichonne ses guitares et l’observe chaque soir réaliser avec elles des prouesses magiques. C’est le début de ses années de défonce intégrale, il développe rapidement un intérêt pour le rock psychédélique et rejoint Hawkwind, dont il sera le bassiste et aussi parfois l’un des chanteurs. C’est lui qui chante sur Silver Machine, leur plus grand success commercial  (n° 3 des charts britanniques en 72). Le groupe carbure lourdement au speed et utilise sur scène les services d’une danseuse nue à la poitrine surdimensionnée : Stacia. L’heure est au scandale et à la débauche la plus totale ! La fête se termine brutalement en 75 lorsque Lemmy se fait arrêter au Canada pour possession de drogues. Il passe cinq jours en prison et se fait – étrangement – virer du groupe pour cette raison. Il rebondit dans la foulée en lançant sa propre formation : Motörhead, selon le titre de la dernière chanson qu’il avait écrite pour Hawkwind.

Motörhead, c’est un peu comme les Ramones : des tas de gens portent leur t-shirt sans connaître leur œuvre dans le détail. S’il faut parler de leur musique, disons-le clairement : rien ne ressemble plus à un album de Motörhead qu’un autre album de Motörhead. Chaque nouveau disque depuis 1975 est musicalement semblable au précédent, ou à peu près, et c’est ce qui fait à la fois son charme et sa spécificité. Leur musique, d’abord vue comme émargeant au genre punk, fut ensuite généralement classée dans le hard-rock ou le heavy-metal mais Lemmy n’en a jamais rien eu à foutre de ces classifications. Si un journaliste lui demandait quel style il jouait, il répondait invariablement : « du rock, mec, du putain de rock’n’roll ! ». Et ce putain de rock’n’roll a influencé tant les gars de Metallica (qui ont repris plusieurs titres de Motörhead) que les Beastie Boys (qui ont détourné le titre de l’album live No sleep ‘till Hammersmith pour une de leurs chansons), c’est dire si le spectre est large.

(Et puis, j’ai été boire un verre à la Bastoche.)