« Ceux qui ont eu déjà l’occasion de voir Killing Joke en concert peuvent comprendre ce que je vais formuler. Les autres ne pourront que tenter d’imaginer la folie furieuse de Jaz Coleman, la furie destructrice d’une foule prise dans une espèce de transe violente et tribale, et l’ambiance de fin du monde qui règne alors, lorsque la guitare de Geordie et la basse de Raven se mettent à matraquer les fans d’un son fatal et inimitable. Killing Joke, c’est avant tout une expérience très intense et pratiquement inénarrable. Un étonnant mélange de bestialité électrique et de pulsions mystiques. »
La citation est tirée d’une chronique d’Albin Wagener publiée sur Pop-Rock.com (ici) en 2005. En annonçant ce concert gantois en conclusion de ma chronique de MMXII ici même, j’avais pour ma part parlé d’une « grande messe ». Ayant déjà vu Killing Joke deux fois par le passé (à l’Olympic de Nantes et, plus récemment, à l’Ancienne Belgique), je savais que la description de Wagener est tout à fait fidèle au déroulement d’un concert de Killing Joke. A l’exception de la mention de Paul Raven, hélas décédé depuis lors, son texte conviendrait d’ailleurs mot pour mot à ce que nous avons vécu au Vooruit ce jeudi soir.
Raven plus de ce monde, c’est ce bon vieux Youth qui a repris sa place dans le line-up de la Blague. Devenu un producteur aguerri, ainsi que le meilleur pote de Paul McCartney (avec qui il forme le duo électro-rock The Fireman), il n’a plus vraiment un look post-punk (plutôt baba cool) mais il n’a rien perdu de son efficacité : son jeu de basse est d’une puissance sans commune mesure. Big Paul Ferguson, le batteur jusqu’en 1987, ayant également réintégré son poste après deux décennies de bouderies, c’est le Killing Joke originel reformé qui s’active désormais sur scène et en studio pour notre plus grand plaisir. Quel meilleur choix, dès lors, que d’ouvrir les concerts par Requiem, la première chanson de leur tout premier album ? European Superstate, la bombe thermonucléaire extraite de leur avant-dernière production, vient ensuite tracer une ligne horizontale reliant trente ans d’activité discographique. Les titres de MMXII trouvent sans mal leur place entre les classiques des différentes époques. Et ce n’est pas rien, car Killing Joke a cette particularité rare d’être passé du post-punk au metal industriel après un crochet par la new wave la plus commerciale, ce qui a de quoi désarçonner les fans les plus fervents. Est-ce ce qui peut expliquer qu’ils ne fussent pas plus nombreux ce jeudi ? Car s’il s’agissait bien d’une grande messe, à peine les deux tiers de la cathédrale gantoise étaient remplis. La musique de l’illuminé Jaz Coleman serait-elle devenue trop « compliquée » pour le public rock actuel ?
La question restera en suspens car, pour 22 euros seulement, et dans une salle aussi exceptionnelle que la Balzaal du Vooruit, un sold-out rapide et sec aurait été une sanction logique pour les retardataires. Mais non, car s’il reste sans conteste le meilleur groupe de rock alternatif au monde, Killing Joke est vraiment alternatif. Et qu’alternatif et underground – et donc ignorés des masses – vont souvent de paires dans les pays de gueux qui plébiscitent des infamies audio-visuelles comme l’émission The Voice. Qu’ils crèvent tous ! Qu’ils se fassent sodomiser avec des couteaux de boucher trempés au préalable dans le tabasco et qu’ils agonisent les tripes à l’air pendant des jours ! Notre monde à nous, c’est ce monde du rock véritable, le monde de la nuit, ce monde de tous les possibles. La fureur de vivre. Le monde de Killing Joke. Que ces ignares du « grand public » en ignorent tout est la meilleure garantie que nous sommes dans le bon.
Seul regret de cette fantastique soirée: la perle écarlate The Raven King était absente de la set-list. Trop émouvante à jouer, sans doute.





