Undead ! Undead ! Undead !

« White on white translucent black capes,
Back on the rack,
Bela Lugosi’s dead. »
(Bauhaus, Août 1979)

Tel le vampire s’évadant du sépulcre, Sublimation est sur le point de quitter le royaume des morts pour revenir faire le cauchemar des vivants. Un premier jet de prose sublimée a été éjaculé par l’auteur dans un bar voisin du cimetière d’Ixelles (voir photo ci-dessus), nouveau quartier de résidence du mort-vivant le plus emblématique de la blogosphère rock. Le texte fait actuellement l’objet d’une révision approfondie tant son contenu, éminemment sulfureux, pourrait être lourd de conséquences pour son impétueux géniteur… Et même s’il ne sera au final peut-être jamais publié, si ce n’est évidemment dans un ouvrage posthume du style Jérôme Delvaux : Les Inédits, le processus est lancé, le sang va recommencer à couler, qu’on se le dise.

Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, sachez que rendez-vous a été pris par l’auteur avec le Comte Yû Voskoboinikov (voir photo ci-dessous), dieu vivant de la critique rock, sadique de génie, esthète de la décadence et docteur ès provocation. Ce samedi, l’animal démoniaque quittera son donjon de Paris pour rallier le tout nouveau Sublimation Home Studio 2, fraichement installé à Ixelles dans un ancien couvent (véridique) où, soyez-en assurés, il ne se passe pas que des choses très catholiques… Le but : au terme d’une nuit bukowskienne, donner un successeur à l’épique et déjà légendaire Sublimation #43, qui est un peu à l’Histoire du podcasting ce que Fun House des Stooges est à celle du rock. Oui, vous avez bien lu, chers amis de la Jérôme Delvaux Appreciation Society et du Sublimation Official Fan Club – et aussi chers connards de haters : un nouveau podcast sublimé est en préparation !

Les vrais héros ne meurent jamais.

Courtesy of Comte Yû Voskoboinikov

Courtesy of Comte Yû Voskoboinikov, Paris.

Merci pour ce moment, moi non plus

Charlotte (prénom d’emprunt) voulait m’interviewer pour le webzine culturel auquel elle collabore régulièrement. Son idée était de décrypter mon « personnage » de blogueur et d’aborder avec moi tous les sujets qui fâchent, me donnant de facto l’occasion de tordre le cou à certaines rumeurs infondées… L’éditeur responsable du site concerné, Monsieur Ducon (c’est également un nom d’emprunt), n’était pas très chaud à cette idée et il s’est montré encore moins enthousiaste lorsqu’il a pris connaissance du contenu du papier… Après moult tractations et tentatives de caviardages, l’article a finalement été refusé au motif qu’il comprendrait « des propos délirants », « offensants pour d’aucuns », et surtout « de nature à nuire aux relations (du média) avec certains partenaires ». J’en dévoile ci-après quelques idées fortes, sauvées de justesse du Recycle Bin.

Lykke Li

« Le plus grand artiste actuel ? Pour moi, c’est une femme, c’est Lykke Li, car elle esthétise la mélancolie avec une sensibilité peu commune. Il faut écouter ses textes, elle parle de la vraie vie… Elle ne vend pas du rêve, elle ne fait aucune esbroufe, elle est en prise directe avec le réel et toujours désarmante de sincérité. On la sent timide, fragile et en même temps tellement vibrante… Surtout, elle est l’antithèse de la vulgarité et des valeurs déviantes promues par les divas du sordide que sont Miley Cyrus, Lady Gaga, Nicki Minaj, toutes ces putes à crack que les médias veulent imposer comme modèles de référence au public adolescent. C’est à des critiques indépendants tels que moi que revient la tâche de défendre avec ferveur Lykke Li, mais aussi London Grammar, Chvrches, Chromatics, Hurts, Banks, The XX, tous ces groupes actuels un peu conservateurs qui persistent à défendre le bon goût alors que ce n’est plus du tout à la mode. »

« Les Sublimators ne sont pas que des esthètes qui aiment la musique, le romantisme, les films en noir et blanc et les bouquins, ils ont une conscience politique aiguë. Ils veulent faire voler en éclat le pseudo-progrès sociétal que des minorités agissantes imposent à la majorité silencieuse. Ils rêvent de dépouiller les lobbies du pouvoir et de le rendre au peuple. Ils croient en une nouvelle idéologie qui repose sur la démocratie, la liberté de penser et de s’exprimer, la nécessité de faire preuve d’esprit critique, mais aussi la promotion de l’audace, de la créativité et de l’innovation, et non de la paresse. Le tout allié à un retour à la spiritualité, à un certain sens du sacré, mais aussi aux valeurs séculaires qui ont fait la grandeur de notre civilisation. La juste récompense du mérite et la valorisation du travail en sont les fondements. (…) Les Sublimators se reconnaissent par leur démarche assurée, leur sens inné de la répartie et leur look nocturne uniformisé : coiffure stricte, costume sombre, lunettes noires obligatoires. Enfin, le Sublimator écoute une musique résolument assortie à cette esthétique. Si vous leur demandez quel est le plus beau mot de la langue française, les Sublimators vous répondront élégance. »

« Mon meilleur podcast ? Je dirais que c’est le tout dernier. Ce sont des lectures sublimées de ma chronique du Brussels Summer Festival. C’est un article violent, d’un certain point de vue, mais aussi habité. Profondément habité. Je l’ai rédigé dans un contexte émotionnel très particulier, un contexte qui transcendait le texte : en le relisant, j’ai réalisé que la sublimation au sens premier du terme se déroulait sous mes yeux. J’ai donc décidé de le sonoriser, de prolonger sa durée de vie au travers de lectures mises en musique. (…) Pour l’illustrer, je ne voulais pas me limiter à des chansons entendues au festival, c’est pourquoi j’y joue aussi Lykke Li, Prefab Sprout et la bande originale d’Histoire d’O, car c’est la musique qui m’a accompagné tout au long de cette semaine épique. Ce n’est pas seulement une chronique de festival, c’est un récit autobiographique. (…) Absolument rien n’a été laissé au hasard : le choix des titres, les tapis sonores, même les silences, tout contribue au récit.  »

« Partout, les Sublimators ne voient que médiocrité. Le milieu rock en est l’un des exemples les plus frappants : c’est étriqué. (…) Ce qu’il est capital de comprendre au sujet de ce mouvement de la sublimation que nous sommes en train de populariser, c’est que sa base est rock mais qu’il est ouvert sur mille et une autres choses. Un Sublimator peut écouter Gene Vincent et dévorer Montesquieu, être fan des Cramps et lire les philosophes présocratiques, collectionner les vinyles de Chet Baker et ne manquer aucun épisode de Dexter. Ou encore utiliser une musique de film érotique composée par Pierre Bachelet comme tapis sonore d’un podcast consacré à un festival rock. »

« Je suis passionné  de rock’n’roll, mais avant tout de musique au sens large. Mon air préféré n’a pas été composé par Lou Reed ou David Bowie, c’est l’Ouverture n°3 de Bach. Je ne m’y connais pas vraiment en musique classique mais je sais reconnaître que tout vient de là… Ecoute Lemon Incest de Gainsbourg, la mélodie principale a été empruntée à Chopin. Idem avec Initials B.B., qui provient d’un thème de Dvorak. Gainsbourg a fait cela tout au long de sa carrière : il recyclait des mélodies de Chopin, Beethoven, Brahms, et profitait du fait que le grand-public n’en savait strictement rien pour être perçu par la plèbe comme un mélodiste de génie… Ceci dit, il est loin d’être le seul à avoir allégrement pompé dans le répertoire classique pour étoffer sa discographie… Et d’ailleurs, qu’est-ce qui ouvrait les concerts d’Elvis à Las Vegas dans les années 70 ? Also sprach Zarathustra, un air de Strauss. »

« Je le sais pour avoir fréquenté cette scène de très près : le jeune belge branché indie-rock des années 2000 s’est très vite révélé être un personnage assez limité, falot, terne. (…) Aucune personnalité réelle n’est apparue en Belgique pendant le règne éphémère des Sacrés Belges, ainsi qu’ils s’étaient eux-mêmes baptisés. Sharko n’était qu’un clown farceur déguisé en chanteur de rues, à moins que ce ne fut l’inverse. Les Girls in Hawaii ? Des provinciaux sinistres, mal coiffés, mal habillés, dépourvus de style et d’originalité. Dix ans plus tard, ils n’ont toujours pas évolué : ils chantonnent d’un air mollason des fadaises pleurnichardes pour adulescents attardés qui fument des joints, mangent bio, jouent aux jeux-vidéos, votent Ecolo et vivent encore en coloc’ passé trente ans. Ghinzu a fait illusion le temps d’un album et une tournée mais John Israël se contentait d’appliquer au rock les recettes de son premier métier : la publicité. Non, les seuls artistes de cette génération qui laisseront durablement une trace, ce sont les deux têtes pensantes d’Etron :  Billy Jr. et Suzy Cumshot. Ils étaient complètement en marge de tout cela, flamboyants, distants et assez hautains. En un mot : élitistes. (…) De l’underground belge actuel, je ne vois que Warren Fecal, l’homme derrière Terror Terror, qui semble être taillé dans le même bois : celui des Sublimators, ces samouraïs du troisième millénaire qui se définissent comme dissidents de tout, et avant tout d’eux-mêmes. »

« En 2014, pour un Belge désireux de comprendre la sublimation, il est plus important et plus urgent de lire Cold Love, Satanic Sex and Funny Suicide de Théophile de Giraud que n’importe quel numéro récent de Technikart, GQ ou toute autre revue à la botte du système ploutocratique… Le Sublimator croit très fort à l’arrogance. Il hait l’idée de soumission, d’humilité. C’est l’une des idées majeures de ce mouvement : ne pas être soumis. Théophile, même s’il s’appelle en vérité Gérald Moutteaux, est au moins aussi aristocrate que les fonds-de-châteaux héritiers des pilleurs génocidaires du Congo pour qui Léopold II restera toujours un grand monarque. Son révisionnisme du bilan de l’Histoire coloniale belge l’honore, et son attentat à la peinture couleur rouge-sang contre la statue du souverain sanguinaire restera longtemps dans la mémoire des insoumis. En cela, même s’il s’en défendra peut-être, Gérald est un Sublimator. Et tant qu’à être embastillé pour ses idées et ses combats, le Sublimator préférera toujours que la dictature, ou simplement la contrainte, soit exercée par l’élite plutôt que par la masse ignorante et bêlante. Comme le disait Yves Adrien, on peut discuter avec l’élite, avec la masse, c’est impossible, elle parle trop fort. Et j’ajoute : pour couvrir le fond de la télé à écran plat branchée sur Secret Story. »

« Être un Sublimator, et donc sublimer au quotidien, en faire un art de vivre, est plus que jamais une nécessité dans la mesure où l’on vit une période d’essoufflement des idéologies. Plus personne n’a de convictions, les gens ne croient plus en rien, pas même en leur propre potentiel. Le No Future, c’est maintenant ! (…) Les dernières élections belges ont prouvé qu’il n’y avait rien ni personne qui puisse encore sauver Bruxelles et la Wallonie, deux régions sœurs irrémédiablement liées à leurs tortionnaires. Deux victimes consentantes, amnésiques de surcroît, et qui redemandent sans cesse de se faire sodomiser un peu plus fort et, par pitié, surtout sans vaseline ! Dans le cas des électeurs socialistes, on peut carrément parler de Stockholm Syndrome. »

« J’en parlais avec un autre Sublimator : nous nous devons d’être indulgents, tout le monde ne peut pas avoir autant de succès que nous auprès des femmes. Car c’est bien la misère sexuelle qui, j’en suis persuadé, est la cause du niveau médiocre de la scène musicale du côté francophone du pays… Et la raison pour laquelle tous ces gens que l’on croise au Botanique et ailleurs tirent perpétuellement la gueule. Crois-le ou non, dans cette scène, personne ne baise ! Les médias véhiculent cette image des rock-stars véritables bêtes de sexe, même quand ils sont moches comme des pous : Mick Jagger, Iggy Pop, Gene Simmons, Lemmy, autant de prédateurs sexuels… En Wallonie, c’est tout le contraire. Les rares groupies de la scène locale me l’ont expliqué : les Sacrés Belges bandent mou. Je ne citerai pas de noms mais il y a des anecdotes vraiment cocasses… Cela vaut pour les musiciens, mais aussi et plus encore pour leur entourage, les gens qui gèrent les labels de disques, organisent des festivals régionaux, siègent comme jurés au Concours Circuit et rédigent les chroniques de toute cette imposture sur les webzines reconnus par leur système clientéliste. C’est une scène de Michel Blanc : des petits hommes frêles, amorphes, dénués de charme et dont les couilles sont perpétuellement pleines. »

« Les fights virtuelles font partie des moeurs de la blogosphère belgo-bruxelloise, cela met de la vie sur la toile, de l’animation, et cela cristallise l’attention d’un certain public autour des protagonistes… Tant que cela ne déborde pas du cadre d’internet, je pense qu’il ne faut pas donner à ces fights trop d’importance. (…) Est-ce que l’on se rencontre dans le réel ? Dans le microcosme de la scène musicale d’un village comme Bruxelles, pour autant que l’on sorte un peu de chez soi, cela arrive forcément de temps en temps qu’on le veuille ou non, ne fût-ce qu’à l’AB ou dans les couloirs du Bota… J’ai donc pu constater à plusieurs reprises que les haters les plus vigoureux sur internet sont souvent de vrais pleutres dans la vie réelle. (…) Il est évidemment moins facile d’insulter quelqu’un en face que planqué derrière un ordinateur… C’est pourquoi je pense que, pour un blogueur, croiser de temps à autres ses principaux haters dans la vie réelle peut être utile, cela permet de rétablir d’une certaine façon l’équilibre. »

« Regardons la réalité en face : Bart De Wever est un géant en Flandre. C’est Roosevelt, c’est César ! Or, il  n’y a plus aucune personnalité réelle dans la politique belge francophone, pas plus d’ailleurs que dans la littérature, le cinéma et la musique, c’est un désert ! A de très rares exceptions près, le cinéma belge est une farce, on se moque de nous partout où les films sont diffusés. Or, les producteurs ont l’outrecuidance d’organiser une cérémonie comme les Magritte, un sommet de pathétisme où les cinéastes wallons s’auto-congratulent et se remettent des prix entre eux. (…) La scène musicale n’a accouché de rien de sensationnel depuis le premier dEUS, je trouve que les suivants sont surévalués. Du côté francophone, le dernier groupe important sur le plan artistique s’appelait Front 242 et il n’a plus rien produit de remarquable depuis vingt ou vingt-cinq ans. Encore subventionner tout ce néant n’est que gabegie et témoigne d’une dérive idéologique, dogmatique même, tant il n’y a absolument rien à en sauver. Les Sublimators sont les ultimes résistants, les derniers esprits libres et, un jour, j’en fais le pari, ils prendront le pouvoir et nettoieront toute cette saleté. »

Bruxelles Se Meurt Festival

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Lykke Li et moi sommes seuls dans ce taxi qui fonce au cœur de Bruxelles endormie. La radio jette Gunshot dans l’air froid, Lykke gémit ses mots noirs comme la nuit – « I am longing for your poison, like a cancer for its prey. I was dreaming about you, honey. I was hoping you’d save me » – et je m’écrase à chaque virage contre la vitre ; yeux rougis, ventre creux, foie en pagaille. Je rentre dans ma maison vide, il fait froid, j’écoute la B.O. d’Histoire d’O et je m’endors dans le canapé. A mon réveil, le disque tourne toujours et, curieusement, je retrouve l’envie d’écrire…

Tout est si calme en août à Bruxelles, affreusement calme. Beaucoup d’amis sont partis en vacances, les bars sont vides, même Facebook est désert. En sus, tous les meilleurs cantiniers de la ville semblent s’être donné le mot pour prendre leurs congés annuels en même temps. Pour tuer l’ennui, j’ai acheté un pass de dix jours pour le BSF et décidé de m’y rendre régulièrement ; l’affiche est maigrelette et bien trop hétéroclite à mon goût (Axelle Red et Channel Zero ? Psy 4 De La Rime et Front 242 ? Wrangler et Cascadeur ?) mais ce sera l’occasion de voir du monde et d’écouter de la musique, me disais-je. Pour cinquante euros, je ne peux pas être volé… Le coût réel de l’évènement étant financé avec mes impôts, je me sens doublement en droit d’en profiter. Je me fais ensuite un devoir de donner suite à la requête qui m’a été adressée tout au long du festival par des dizaines de personnes, connues ou non, croisées au hasard de mes déplacements : « Jérôme, il faut que tu reviennes ! Tu ne peux pas laisser la critique rock aux piteux neuneus du Focus Vif et de Frontstage ! ». Allons-y donc pour un one-shot.

Vendredi 8 : C’est la grande soirée d’ouverture sur la place des Palais. J’arrive et, tout autour de moi, je vois des gens étranges, petits ou grands, beaux ou laids, mais chez tous je suis frappé par une chose : le vide. Le public de Bruxelles est puéril, ignare, gavé et suffisant : les festivaliers mainstream n’ont pas oublié d’enregistrer Secret Story, qu’ils regarderont avec délectation à leur retour. A ce lot d’infirmités s’ajoute le manque de curiosité : s’ils ont pris le pass pour Texas, IAM ou Axelle Red, ils n’iront pas voir Wrangler, Tuxedomoon ou les Bollock Brothers, alors que le bracelet qu’ils portent leur en donne le droit. Ils ne profiteront pas non plus de la réduction offerte sur la visite des musées… Bref, Bruxelles est infréquentable et c’est ce qui la rend attachante : j’aime Bruxelles, surtout à cinq heures du matin, quand le chant des oiseaux est couvert par le bruit des bennes-ordures qui chargent les quelques tonnes de saloperies amoncelées devant le Mont des Arts.

 « Take my hand as the sun descends. » (Patti Smith, Because the night)

J’ai vu Patti Smith trois jours plus tôt à Lokeren, je sais donc à l’avance que je serai déçu. Le festival des Lokerse Feesten, comme d’autres évènements flamands, est insurpassable à bien des niveaux. Même dans leurs rêves les plus fous, les fonctionnaires encartés PS nommés à vie qui organisent le BSF ne peuvent espérer rivaliser avec la rigueur toute germanique et les talents organisationnels des Vloems. Rien que le système de jetons sécables et l’organisation (ou plutôt la désorganisation) des buvettes sur la place des Palais devraient valoir aux responsables du festival un châtiment corporel bien moyenâgeux – certaines personnes ne comprennent que ça… Mais trêve de fantasmes, revenons à la musique.

Patti Smith a beau être une vieille baba-cool idéaliste souvent prompte à tenir des discours politiques chiants, j’aime beaucoup son œuvre. Je ne possède que ses principaux albums et je ne les écoute pas tous les jours, mais quand je pose Horses, Radio Ethiopa ou Easter sur la platine, ce que j’entends me touche. J’aime la poésie et la sensibilité qui se dégagent de ses textes. Les symbolistes français du dix-neuvième siècle et les beatniks américains des années 50 se rejoignent dans un univers musical envoutant qui doit aussi beaucoup à Dylan et au Velvet. Et lorsque la reine de la soirée entame de façon toujours aussi subtile les premières notes des classiques Rock’n’roll nigger ou Gloria, fermons les yeux et nous ne sommes plus à Bruxelles entouré de veaux incultes, nous sommes à New-York, au CBGB ! Jesus died for somebody’s sins but not mine, assène-t-elle, vindicative. S’en suit un beau moment d’introspection.

Le concert de ce soir est hélas un peu plus court que celui de l’avant-veille chez nos amis néerlandophones. Autre différence notable : une grande partie du public bruxellois affiche médiocrement son indifférence car il ne connaît pas Patti Smith, il n’est venu que pour voir M, qui joue ensuite en tête d’affiche. Ces gens bavardent bruyamment ou, mieux, somnolent pour ne se réveiller qu’au moment des tubes (Gloria, Because the night) et s’écrier vulgairement, même pas honteux de leur inculture : « Ah bon, c’est elle qui chantait ça ? ». Pour Gloria, il s’agit d’une reprise de Them, mais il serait sans doute trop laborieux de devoir le leur expliquer. Nous nous extirpons de la marée humaine dès les premières notes du concert de Matthieu Chedid. Le gars est peut-être un bon guitariste mais je hais sa musique putassière, ses mélodies bubblegum et son look de clown… Face à l’atroce : courage, fuyons !

Je rentre et découvre un message étrange sur mon répondeur : « Tu offres des infra-rouges au lieu du soleil. Tu me joues Faron Young à quatre heures du matin ». Strange.

« It’s the way you don’t read Camus or Bret Easton Ellis. » (Suede, Obsessions)

Samedi 9 : Aujourd’hui, j’aime vraiment trop la vie. J’en rends Bruxelles responsable. Rien de tel que d’avoir la gueule de bois à Bruxelles, on voit la ville tout à fait différemment. Ce soir, le programme du BSF annonce en larges lettres noires sur fond vert le nom de Suede. Je les ai vus à l’Ancienne Belgique, la meilleure salle du monde, je sais donc que la déception sera au rendez-vous si je les revois dans les conditions dégueulasses de la place des Palais. Je me pose, dès lors, la même question toute la journée : should I stay or should I go ? Entretemps, l’Ibuprofen fait des miracles, je m’octroie une après-midi de pure efficacité : j’écris à Benjamin Schoos à propos d’un nouveau projet d’émission pour Rectangle, je vais boire un verre au No Name’s, je feuillette le dernier Valeurs Actuelles, j’achète un nouveau polo Fred Perry, j’écoute Frankie Goes To Hollywood et Prefab Sprout, je bois deux Jack Daniel’s au lieu d’un à l’apéro et, lorsqu’arrive la nuit, je suis guéri. Je décide toutefois de zapper le piège-à-nigauds et d’aller louer le dernier Liam Neeson au vidéoclub. Oui, je fréquente un vidéoclub en 2014 ; c’est très eighties, n’est-ce pas ?

Lundi 11 : C’est sans grand enthousiasme que je rejoins la place du Musée pour la soirée de Radio Rectangle. Même si je me suis mis en retrait de l’équipe pendant sept mois, j’ai quand même fourni à la web-radio plus de quarante podcasts sublimés, je me sens donc obligé de faire acte de présence. Je m’attendais à un gros flop mais c’était une erreur de jugement de ma part. J’en prends la pleine mesure à  peine arrivé. Après avoir juste pris le temps de saluer mes coreligionnaires adeptes de géométrie et de pop, je me plonge dans une foule démente qui ovationne bruyamment le premier groupe : Les Panties. Qui ce soir sont géniaux : deux beautés glaciales et trois garçons lunaires dispensent un son rock post-punk ébouriffant pour le corps et l’esprit (ils auraient fait fureur au Plan K en 83 !). Il y a un instant, durant L’Arrivée, où ce groupe est le meilleur du monde – de mon monde : comme si l’écho de Happy House s’écrasait aux confins de la statosphère (là où Les Panties écrivent leurs tubes en puissance).

Suivent les Bordelais de Pendentif, groupe dont je n’attendais absolument rien mais qui me surprendra agréablement. Marc Morgan m’explique qu’ils viennent juste de changer de chanteuse. Je ne sais pas ce que donnait la précédente (Cindy) sur scène mais celle-ci (Julia) sait comment capter l’attention du public ; il se dégage de ce petit bout de femme une sensualité peu commune. C’est une expérience totalement rafraichissante qui mêle l’ambiance de Kids de MGMT, le souvenir d’Epaule Tatoo réverbéré sur des millions de cerveaux adolescents… et le désir d’avoir quatorze ans en 1982 pour inviter Julia à danser un slow façon Sophie Marceau et Pierre Cosso dans La Boum. Assurément, je me souviendrais du conseil susurré à l’envi par Julia : Ne me demande pas, embrasse-moi.

la boum 2

La tête d’affiche du soir a pour nom Wrangler et comprend en son sein une véritable légende de la musique électronique en la personne de Stephen Mallinder, puisqu’il s’agit d’un des fondateurs de Cabaret Voltaire (avec Richard  H. Kirk et Chris Watson). Avec la sortie en 1978 de leur premier disque, Extended Play, sur le label Rough Trade, ce groupe de Sheffield a posé les bases d’une nouvelle forme de musique électro-industrielle radicale. Une démarche artistique audacieuse qu’ils n’ont eu ensuite de cesse d’esthétiser et de pousser de plus en plus loin, décrochant au passage un authentique tube alternatif (Nag Nag Nag, 1980) et l’un ou l’autre album culte (The Crackdown, 1983). La présence d’un tel artiste au BSF et à la Rectangle Party en particulier est à mettre au crédit de Frédéric Cotton, programmateur avisé et fin connaisseur de ces courants musicaux souterrains. Quand Wrangler commence à jouer, le Magic Mirrors est toutefois un peu moins rempli qu’en première partie de soirée (ils subissaient la concurrence d’IAM, mouhahaha…), mais les personnes présentes – parmi lesquelles on reconnaît deux membres de Front 242 – semblent littéralement sous le charme. Votre serviteur itou.

Tout le monde trinque ensuite gaiement au bar et Frédéric Cotton me fait la surprise de m’annoncer que deux personnes souhaitent faire ma connaissance. Il s’agit de Sophie et Paul, les deux leaders des Panties. Ils n’ont pas oublié que j’ai été le tout premier blogueur à parler d’eux (ici), en 2011. Ils se souviennent aussi que je me suis en quelque sorte déjugé un an plus tard (), ce qui nous donne l’occasion de discourir sur la signification de l’expression « petite péronnelle » que j’avais utilisée pour décrire la chanteuse. Provocateur, je ne cache pas que j’avais emprunté le terme à Jean-Marie Le Pen, ce grand insoumis, qui avait un jour ainsi qualifié une autre Sophie… Marceau. La beauté du concert de ce soir nous réconcilie toutefois définitivement. S’ils ne finissent pas par percer, ce sera vraiment un signe que le monde tourne mal.

La nuit se poursuit avec une after-party rectangulaire détonante au Café Central. N’ayant pas réussi à s’entendre avec les organisateurs du BSF (pourquoi est-ce que je ne suis pas surpris ?) au sujet des conditions d’une after sur place, les pontes de la web-radio ont délocalisé leur surboum dans le quartier Saint-Géry. Les podcasteurs noctambules Pascal Vermeulen (Rue 14 N°14), DJérôme Bosch (OK/KO) et Laszlo Kovacs (Disco & Co) sont en charge de l’animation et Fred Cotton (Atmosphere) les rejoindra plus tard. Je resterai très peu de temps dans cet endroit sale, que je déteste au plus haut point et dont je vomis littéralement la clientèle de pédants hipsters, mais j’aurai a posteriori des échos du DJ set de Fred, apparemment excellent et sur lequel tant Stephen Mallinder que le groupe Pendentif sont venus danser.

« Now start to move and dance, now start to groove in trance. » (Front 242, Moldavia)

Mardi 12 : J’ai eu l’occasion d’en discuter avec Patrick Codenys la veille (et je pense d’ailleurs l’avoir passablement gonflé) : s’ils veulent continuer à être crédibles, Front 242 doit sortir un nouvel album. Leur dernier en date, Pulse, remonte déjà à onze ans. Depuis lors, leur discographie est à l’arrêt, ils n’ont absolument plus rien sorti de neuf. Ils continuent pourtant de tourner tout au long de l’année, leur agenda sur leur site officiel annonce d’ailleurs encore pour les prochains mois des concerts en Allemagne (où ils sont presque aussi populaires que le Christ), en Tchéquie, aux Etats-Unis et même au Brésil. Or, quel est l’intérêt (sinon pécunier) pour un groupe culte de proposer des années durant le même show axé sur la nostalgie ? Comment des artistes qui, à l’instar de Cabaret Voltaire, ont en leur temps été à ce point pionniers d’un nouveau style musical peuvent-ils accepter de capitaliser pendant si longtemps sur leur glorieux passé sans plus rien créer de nouveau ? Patrick Codenys et Jean-Luc De Meyer s’épanouissent dans des projets parallèles. Richard 23 a eu quelques side-projects également. Daniel B. produit à l’occasion d’autres groupes, donc pourquoi ne mettent-ils pas leur énergie créative en commun au service d’un nouvel album de Front ? Il en est apparemment parfois question mais le projet est chaque fois relégué aux oubliettes (surtout par Daniel, si j’ai bien compris). C’est d’autant plus décevant que Pulse était un très bon album et qu’un nouveau disque donnerait à Front une réelle légitimité justifiant d’être toute l’année sur les routes. En attendant, leurs concerts sont chaque fois identiques. Percutants, efficaces et hyper énergiques, mais identiques. Et trop fréquents à  Bruxelles et alentours que pour encore constituer de véritables évènements incontournables.

En première partie, le programme du festival annonce Tuxedomoon, groupe américain de rock expérimental ayant la particularité d’avoir longtemps été basé à Bruxelles. Pas du tout à leur place au Mont des Arts, ces musiciens jadis d’avant-garde sont à voir dans une salle comme la Rotonde du Botanique. Dans le cadre du BSF, le Magic Mirrors aurait peut-être pu mieux leur convenir. Le son désastreux face au Roi Albert juché sur son fier destrier n’aide pas à faire passer la pilule… Dommage.

Le chroniqueur quelques minutes avant de nouvelles aventures urbaines.

Samedi 16 : Une Punk Party au BSF, que voilà une étrange idée. Regardons la programmation de plus près. Flesh & Fell, projet exhumé des années 80 que l’on classerait plutôt dans la vieille new wave. The Bollock Brothers : idem, avec du synthé en plus. Eddie & The Hot Rods est le seul groupe qui rentre plus ou moins dans cette catégorie, même s’ils appartenaient clairement à la deuxième division (très, très loin derrière les Sex Pistols et autres Damned) et qu’on les a plus souvent rangés dans la case ‘Pub Rock’.

Lorsque j’arrive au Magic Mirrors, le premier groupe a déjà fini de jouer. Je croise la chanteuse, Laurence Sonicwitch, qui me demande si je l’ai fait exprès (en fait, non). C’est un peu le problème de cette scène de la place du Musée : l’endroit est exigu, il m’est impossible d’y passer inaperçu, même en enlevant mes lunettes noires. Et vlà t’y pas qu’on me hèle : Jérauuuume ? (Oui, Jérôme, c’est moi). Richard 23, à  nouveau présent, a le même souci (mais multiplié par cent). Je constate en tout cas que ma popularité dans le microcosme est intacte ; des lecteurs réclament le retour du blog (« Et de sa rubrique Nightblogging, souvent copiée jamais égalée »), ou au moins la remise en ligne des anciens articles. Les mêmes se réjouissent lorsque je leur confirme l’arrivée prochaine de nouveaux podcasts pour Rectangle (c’est sans doute ce qui explique le triomphe du premier tome de ma spéciale Beach Boys avec Simon Rigot, de très loin l’émission la plus téléchargée de Rectangle sur la période juillet-août).

Je rencontre aussi Philippe Cornet, éminent journaliste de Focus Vif, qui me parle également de cette émission dont il a eu des échos. Précédemment, il avait dézingué le tout premier podcast Sublimation (auquel il n’avait rien compris). Je lui explique un peu mieux ma démarche et, un sujet en amenant un autre, nous ricanons cruellement d’un détracteur commun. Il est souvent décrié dans le milieu du journalisme musical, notamment à cause de ses goûts musicaux et de sa mise en avant un peu trop systématique des groupes pop belges subsidiés, mais j’affirme que Philippe Cornet est un monsieur très sympa et cool en vrai.

« Same thing every day, well I can’t get out of bed. Too many questions are confusing up my head. »  (Eddie & The Hot Rods, Teenage depression)

Les Bollock Brothers, je les avais déjà vus au DNA et j’avais adoré l’expérience. Leur concert de ce soir est à nouveau une franche réussite. A défaut d’être un grand chanteur, Jock McDonald est un showman total, doté en prime d’un sens de l’humour écossais tout à fait savoureux. Horror movies, The bunker, The 4 Horsemen of the Apocalypse, Harley David (Son of a bitch) de Gainsbourg, Pretty vacant des Sex Pistols… Les tubes sont exécutés à un train d’enfer et le public se prend au jeu. Chacun de ces joyaux est ciselé dans une cascade de reverb, un déluge d’électricité qui obstrue l’entrée du sépulcre de Vincent Price, dont le fantôme semble hanter l’élégant chapiteau boisé. On sort de là avec une seule envie : celle d’accéder à l’ivresse. Car le rock’n’roll et le laisser-aller sont deux choses trop étroitement liées pour qu’on puisse les dissocier.

Eddie & The Hot Rods, avec toujours Barrie Masters dans le rôle du maestro, n’aura plus qu’à enfoncer le clou. Quatre centaines de kids de cinquante ans environ se bousculent devant lui et réalisent un pogo interminable. Et vas-y que je te pousse ! Comme en 1976, après la sortie sur Island de Teenage depression : un texte sérieux pour une musique sauvage. En live trente-huit ans plus tard, on ne peut pas dire que ça vole très haut, c’est bas du front et simpliste au possible mais tellement énergique qu’il est difficile de ne pas chanter à tue-tête avec ces vieillards manifestement moins séniles et blasés que bien des jeunes de vingt ans. Et le concert de s’achever par une reprise sur-vitaminée de Gloria… précisément cette chanson avec laquelle Patti Smith avait ouvert le festival huit jours plus tôt.

Le BSF n’est certainement pas une annexe de la foire du Midi, comme l’a écrit un vieil aigri – ce n’est pas absolument pas la même fréquentation –, mais ce n’est pas non plus le truc pop-rock incontournable que la grande presse subsidiée essaie de nous vendre. Organisé par des politicards socialistes et apparatchiks, donc forcément bordélique, l’évènement m’évoque plutôt une sorte de gros Apéro Urbain qui aurait lieu pendant une semaine et où des concerts remplaceraient les sempiternels DJ sets. Hélas, l’affiche et l’organisation sont ridicules en comparaison d’autres festivals de villes en Flandre (comme les fêtes de Lokeren ou celles de Gand). Avec de telles infrastructures à disposition, il devrait pourtant être possible d’organiser quelque chose de sensationnel : le BSF pourrait être le meilleur festival d’Europe !

La volonté politique semble toutefois faire défaut dans une ville dont les élus sont surtout prompts à fermer des bars, mettre des bâtons dans les roues des exploitants de nightclubs, imposer des limites de décibels aux salles de concerts ou décréter des couvre-feu totalement absurdes dans des quartiers pourtant réputés festifs. Investir dans une vraie politique culturelle et nocturne semble la dernière des préoccupations des édiles. Bref, Bruxelles se meurt et le déroulement d’un festival comme le BSF le démontre de manière criante. De plus en plus en train de devenir une grosse  cité dortoir pour expats, eurocrates et vieilles bobonnes, la ville s’embourgeoise à un point tel que toute volonté de faire la fête en devient presque incongrue. Et le rock dans tout ça, ma pauvre dame…