The Divine Comedy – ‘A Short Album About Love’

51nbpjeq1ulDeux chansons entoureraient l’album : La La Love You des Pixies et Je déconne de Jad Wio. Au milieu, l’amour de l’amour, avec cet humour anglais, peut-être le seul à même de parler le plus efficacement de ce que la vie fait semblant de nous offrir. Bien sûr, la vérité vient de la bouche de Lou Reed le Berlinois, mais même au plus profond désespoir amoureux, lorsque l’on découvre qui est vraiment l’autre, cette sucrerie impromptue et totalement dénuée de citron a cette faculté propre à l’Art de nous revigorer ; soit pour recommencer parce que nous n’y avons pas pris garde, soit pour redéfinir des priorités rattrapant l’altruisme passé. Bien sûr, il est également possible d’écouter en boucle Plenty More des Squirrel Nut Zippers, mais le reste de l’album — en somme : tout ce qui précède cet excellent titre — est languissant de faiblesse et, de toute façon, il serait absurde de remplacer une relation monogame par une dépression du même acabit. Et puis, tout cet optimisme démagogique manque cruellement de finesse face à ce monument indépassable, y compris par l’intéressé, qu’est A Short Album About Love. En un sens, il est d’ailleurs difficile de ne pas le rapprocher du This Is Hardcore de Pulp, au sens où ce sont deux disques indispensables qui sonnent en cœur, tout en étant chacun l’antinomie de l’autre, le glas de l’insouciance, à défaut de la jeunesse ; car si le passage à l’âge adulte est celui où les illusions s’envolent, alors ce sont deux véritables albums de l’adolescence, ce moment où l’on renverse la table de l’enfance en se disant que cette fois-ci est la bonne. Deux chansons, donc, pour entourer le sommet de The Divine Comedy, dont la fulgurance n’est justement pas sans rappeler celle d’une histoire d’amour, avec cette acmé précédant la fameuse dépression postcoïtale, ce goût amer de la descente parce que trop ne peut jamais être assez pour la petite mort. En cela, c’est un excellent album pour se suicider.

Hooverphonic – ‘In Wonderland’

Hooverphonic - In WonderlandPatatras.

La tentation est grande d’être exceptionnellement de mauvaise foi et d’écrire que la raison pour laquelle les Belges produisent surtout de la musique électronique est que cela les dispense d’apprendre à jouer d’un instrument, correctement qui plus est. En cela, le nouvel album d’Hooverphonic, qui ne m’a jamais agacé, mais ne m’a jamais non plus fait lever plus d’un sourcil à la fois, est une occasion en or pour se lâcher un bon coup sur des gens qui ne m’ont jamais calculé et dont même — renseignement pris auprès du désintéressé — Jérôme Delvaux n’a pas vraiment dit de mal. À ce niveau-là, ce serait même du Phil Spector que de taper sur la chanteuse qui sonne comme Duffy sur la première piste, ce qui est bien engageant, mais reprend un timbre plus commun par la suite ; ce n’est pas un bâton qui m’est tendu, mais littéralement un poteau télégraphique, pour les régions flamandes où cela existe encore.

Sauf que je ne suis pas né de la dernière pluie et j’ai bien compris que tout cela est un nid de chausse-trappes façon Spy vs Spy.

Ce qui fait que je préfère les dénoncer au Mossad comme étant des fans du Pizzicato Five qui ont mal tourné (comme le P5, d’ailleurs), même si la troisième piste est pas mal du tout. D’ailleurs, je l’aime bien, c’est le genre de simple qui vous propose nonchalamment d’acheter l’album (si vous êtes un vieux con comme moi) ou d’aller les voir en concert pour autre chose que baiser dans les chiottes (si vous êtes un jeune pas encore trop vieux). Nous ne sommes pas au niveau d’un Unbelievable d’E.M.F. ou encore d’un Je fume pu d’shit des Stupeflip et je n’ose même pas parler d’un Massive Luxury Overdose des Army of Lovers, c’est-à-dire d’un album que l’on achète pour une chanson et qui se révèle être le contraire d’une escroquerie avec le temps.

Car si E.M.F. et Stupeflip ont au moins produit un tube chacun, puis une tripotée de merdes affligeantes tout autour, il serait malhonnête de dire qu’il en va de même pour Hooverphonic ; d’abord parce que l’album n’est pas si mauvais et ensuite parce que Badaboum ne sera jamais un succès intemporel. C’est en fait un genre de disque bien particulier, que j’appelle le disque « Oüi FM » : une chanson pas mal que l’on passe agréablement en boucle sans que personne ne se rappelle jamais de quoi il s’agissait et un album qui n’appelle pas à rester debout la nuit place de la République, mais plutôt assis le cul dans sa bagnole pendant un embouteillage diurne du périphérique en rêvant d’Aurélie « Oui je suis une nana et oui je passe du Muse dans Bring The Noise » Communier avec qui l’on aimerait bien mouiller ses draps.

Or c’est dans ces moments-là que je savoure d’être motard, parce que je choisis mes tubes plutôt que l’entube et que j’ai bien mieux dans mon lit qu’une planche qui passe de l’alternatif en kit à la radio en posant à côté d’une canette de 8.6.

Réhabilitation de trésors oubliés (I) : The Beach Boys – ‘Concert’

The Beach Boys - ConcertAprès avoir lancé la mode d’un ‘surf-rock’ propre sur lui au début des années 60, puis brièvement mené une compétition perdue d’avance face aux Beatles, les Beach Boys sont devenus un gentil groupe de hippies californiens aussi sirupeux qu’inoffensifs. Concert et Live in London, les deux premiers albums live officiels de la formation, enregistrés respectivement en 1964 et 1968, sont bien représentatifs de ces deux ères que tout oppose. Capitol Records ayant oublié de les inclure dans sa dernière vague de rééditions, allons-y pour une réhabilitation de ces deux disques. En commençant par le premier.

Concert sera immortalisé à Sacramento devant trois mille jeunes en furie un beau soir de 1964. Les garçons s’y présentent encore dans leur uniforme de plagistes : pantalons blancs, chemise lignées et un air innocent de gendres idéaux – voire même un air franchement niais pour Carl Wilson – ; et ce bien qu’ils soient déjà acquis à la sainte trilogie Sex, drugs & rock’n’roll. Brian Wilson ne tardera plus à devenir un junkie de premier plan, au point d’y laisser un bon paquet de neurones. Quant à son frère Dennis, il est le véritable bad boy du groupe. C’est peu dire que sa réputation de bourreau des cœurs pourrait faire pâlir d’envie les Rolling Stones au complet. Il est aussi le seul vrai surfeur de la bande et, à ce titre, la source d’inspiration d’un grand nombre des premières chansons : il est l’essence du groupe.

A leurs débuts, les Beach Boys personnifient une certaine idée du ‘rêve américain’, ou plus précisément celui de la Californie telle que la chantent les vedettes yéyés françaises. Leurs premiers textes tournent quasi tous autour de seulement trois sujets : le surf, les bagnoles et les filles (plusieurs albums sont quasi intégralement consacrés à ces seuls thèmes). Les joies d’une jeunesse épanouie, l’insouciance, l’optimisme, les amours de vacances, le soleil et les plages de sable fin, voilà de quoi les Beach Boys se veulent les ambassadeurs en 1962-63. Et c’est avec cette recette qu’ils deviennent très vite le groupe américain le plus populaire des Golden Sixties, et le seul que l’on pense capable de rivaliser avec les mélodies pop et les riffs entêtants des groupes de la British Invasion. Leurs premiers tubes, pourtant, ne cassent pas trois pattes à un canard : les lignes de guitares rock sont pompées sur celles de Chuck Berry (qui percevra d’ailleurs les royalties de Surfin’ U.S.A. afin d’éviter une condamnation) et le côté ultra-répétitif des thèmes abordés frise parfois le ridicule. Mais les Beach Boys ont un petit truc en plus qui les distingue de la plupart des autres groupes pop-rock de l’époque, et cet atout, ce sont les harmonies vocales. La façon dont se mêlent et s’entremêlent les voix des cinq garcons a quelque chose d’unique. A tel point qu’ils en deviennent très vite davantage un vocal group qu’un rock band en tant que tel. Incontestablement, dans les premières années, c’est le mariage de leurs vocalises qui fait des Beach Boys un groupe d’exception, bien davantage que leurs compositions originales.

En cette année 64, ils sont en tournée pour leur album All summer long sorti quelques mois plus tôt et qui leur a permis de décrocher leur tout premier numéro 1 des charts US avec l’imparable I get around. Ce soir à Sacramento, ils sont dans leur fief et montent sur scène face à un public  de teenagers entièrement acquis à leur cause. Ils déroulent leurs hits mais la sélection de morceaux retenus pour l’album s’attèlera surtout à présenter des titres encore inédits. Brian Wilson decide de faire la place belle aux reprises  avec rien de moins que sept chansons (sur treize) écrites par d’autres artistes. The little old lady from Pasadena de Jan & Dean, The wanderer de Dion (chantée par Dennis Wilson), Papa-Oom-Mow-Wom des Four Freshmen et Johnny B. Goode de Chuck Berry sont quelques-unes des plus intéressantes du lot. Sans oublier Monster mash des oubliés Bobby Pickett & The Crypt-Kickers, chantée par Mike Love à la manière de Boris Karloff errant dans une maison hantée.

La stratégie choisie vise à présenter des titres ne se trouvant pas sur les six albums studios du groupe mais qui sont néanmoins tous bien connus du public, vu qu’il s’agit pour la plupart de tubes. Ceux-ci sont toutefois accompagnés sur Concert par des plages relativement obscures d’albums des Beach Boys comme Hawaii et la délicate In my room, le genre de truc mielleux que l’on chantonne à l’oreille d’une minette un peu naïve dans l’espoir de la faire s’allonger. Les hit-singles Fun, fun, fun (démarrage en force du show), Little Deuce Coupe et I get around constituent aisément les piliers de l’album. Avec un regret toutefois pour I get around, dont l’enregistrement live a manifestement été remplacé par la version studio de la chanson, légèrement retouchée et ‘enrichie’ a posteriori de cris extatiques du public. Il en est probablement de même pour Fun, fun, fun, qui semble avoir été légèrement accélérée pour noyer le poisson. Cette technique, aussi choquante puisse-t-elle paraître, était courante dans les années 60 ; les Rolling Stones eux-mêmes y ont eu recours pour au moins deux titres de leur fameux Got it live if you want it !

A l’écoute de ce concert, il demeure finalement surtout une question essentielle : les Beach Boys étaient-ils le premier boys band ? On vous laisse juges…

The Beach Boys live 1964

The Beach Boys crowd 1964

David Bowie – ‘Blackstar’ (chronique spontanée)

David Bowie Black Star

Chroniquer un album ancien sur lequel tout a été dit et redit est un exercice relativement facile à réaliser car de nombreuses sources (livres, articles de presse, documents sonores ou vidéos) sont disponibles et il suffit d’en compiler les informations pertinentes pour produire une rétrospective acceptable. Cela donne des papiers comme ceci, comme cela, ou même ceci, avec une approche quasi historienne d’une œuvre musicale. C’est éventuellement intéressant à lire, cela peut inciter le lecteur profane à prêter une oreille au disque dont il est question, ou donner envie au  vieux fan connaisseur d’aller rechercher son 33 tours poussiéreux au grenier, mais cela n’apporte pas grand-chose à la somme des connaissances déjà publiées sur le sujet. Une autre approche de la chronique musicale est d’aborder l’objet sans en parler vraiment, en restant dans l’évocation, ou sans qu’il s’agisse du thème central du texte. Cela donne des articles plus radicaux comme ceci (autofiction) ou cela (outrance), inévitablement moins instructifs (quoique) mais divertissants et – à tout le moins –  surprenants car totalement à contre-courant des standards de la rock-critic à la papa (cf. Rock&Folk et cie). Une autre approche, moins aisée, consiste à écouter un album le jour de sa sortie, sans rien en avoir entendu au préalable et surtout sans rien avoir lu à son propos, et de se donner pour consigne de partager ses impressions, plage après plage, après une seule écoute (une seule !) de chaque titre, sans avoir le temps de le disséquer ni de se documenter  à son sujet. Cela donne une chronique live, totalement spontanée, à l’instar de celle ci-dessous, réalisée hier et partagée en direct avec mes amis sur Facebook (merci d’ailleurs à eux pour leur participation active pendant l’exercice).

Blackstar Jérôme Delvaux Facebook

01 Blackstar : La plage titulaire place la barre très haut avec cette succession de séquences distinctes, des ruptures de rythme, un saxophone hanté qui semble chercher sa place dans un décorum synthétique quasi lynchéen. Et surtout une voix habitée, comme extirpée du néant ou revenant d’entre les morts. Bowie est pourtant bien vivant et cette chanson, une sorte de longue complainte lyrique post-moderne, est sans l’ombre d’un doute l’une de ses plus envoutantes depuis… Scary monsters en 1980. Durée du morceau: 09:57.

02 ‘This a pity she was a whore : Batterie bien en avant dès l’intro pour un titre énergique et classieux en diable. Le saxophone, relativement discret sur le premier morceau, s’emballe et amène cette chanson vers des sommets. Bowie se la joue expérimental avec une fusion d’influences jazz et rock créant un cocktail absolument magique.

PS: Cette chanson doit s’écouter TRES FORT.

03 Lazarus : Une intro à la Cure circa 1980, de la mélancolie, une voix absolument sensationelle (Bowie n’a sans doute jamais aussi bien chanté depuis au moins… Station to station). Ce morceau est une tuerie absolue, un des meilleurs tracks de l’artiste depuis une éternité. J’en bande sur place, c’est hallucinant. Ce mec est un dieu ! On n’attendait absolument plus rien de lui et voilà qu’il surclasse à nouveau TOUT LE MONDE !

04 Sue (Or in a season of crime) : Un rythme endiablé, ça pète de partout, guitare, basse, batterie, tout claque et Bowie pose ses vocalises majestueuses comme l’ULTIME réel aristocrate du rock qu’il est incontestablement depuis la mort de Lou Reed. A l’écoute d’un tel morceau, on a juste envie de s’incliner et de dire « Bravo, Maître ».

PS: Mais combien de bras a ce batteur ?!

05 Girl loves : Cela ne ressemble pas à Alabama song mais cela me fait penser à Alabama song par la manière dont Bowie scande ce refrain simplement imparable. Mon dieu, le Bowie de 2016 serait-il redevenu aussi excitant que celui de, au hasard, 1977 ? C’est à peine croyable.

06 Dollar days : Un piano tristounet vite rejoint par un saxophone qui sonne comme la fraicheur de la rosée du petit matin, tu parles d’une intro ! Bowie nous place ensuite un chant plein de nuances digne de sa période Hunky Dory (carrément !). On est vraiment dans le sommet : un chanteur au top du top de son potentiel et qui touche quasi au divin. Alors on se tait, on écoute et on applaudit.

07 I can’t give everything away : Un morceau plus conventionnel pour conclure et qui, pour ma part, évoque quelque peu l’ambiance de Heathen (un album méconnu et mésestimé de 2002 que j’adore !). La voix se la joue cette fois aérienne et émouvante, un peu à la Everyone says hi, si vous voyez ce que je veux dire. Belle conclusion d’un album qui donne la leçon à peu près à TOUS les artistes de la scène pop-rock contemporaine. Le patron est toujours le patron. Dont acte.

Conclusion: Cet album que personne n’attendait replace David Bowie à la première place sur le podium des icônes rock vivantes et en activité. Si ce Blackstar était son chant du cygne, il est simplement majestueux et l’artiste de 69 ans peut maintenant se retirer avec la certitude d’être sorti par la grande porte. A l’écoute d’une telle plaque, on a juste envie de l’appeler MONSIEUR Bowie et de le supplier d’encore nous en livrer d’autres… Please, please, please, comme implorait James Brown. Et moi de crier « One more, one more » comme lorsque je l’ai vu en concert à l’hippodrome d’Ostende en 2002 (souvenir ému). David Bowie, merci de continuer à nous surprendre de la sorte et de parsemer nos vies banales de moments d’orgasmes auditifs d’une authentique grâce.

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (l’épisode bonus)

Dans cette série d’articles, le Sublimator, rockologue distingué, titulaire d’une maîtrise en elvisologie, aborde les albums « live » de Presley de la période 1969-1977.

Elvis live in Las VegasElvis live in Las Vegas (compilation)

Difficile de terminer cette série sans aborder ce coffret d’inédits réédité par Sony Music en septembre et qui couvre précisément le thème qui nous intéresse. Si tout bon elvisologue qui se respecte a pris l’habitude de se méfier des multiples compilations, souvent redondantes et sans grand intérêt historique pour quiconque possède déjà les albums originaux, quelques objets font exception. A commencer précisément par celui-ci, que l’on peut voir comme un complément indispensable à une exploration sérieuse et approfondie de la discographie live de l’artiste. On y dénombre en effet une foule d’enregistrements de performances scéniques totalement inédites sur le marché officiel. Avec tout d’abord un concert complet capté à l’International Hotel en août 1969 (donc assez semblable à Elvis in person) et un second enregistré au même endroit durant l’été 1970 (comparable, lui, aux shows dévoilés dernièrement sur la très vaste réédition Deluxe de That’s the way it is). Certains specialistes pointus ont plusieurs critiques à formuler au sujet de ces deux concerts : quelques parties de piano mal enregistrées auraient apparemment été omises du mix définitif et un long monologue d’Elvis a semble-t-il été déplacé en fin de disque sans raison apparente… (selon le producteur, c’est pour « faciliter l’écoute du concert »). Mais disons-le clairement : il n’y a pas là de quoi fouetter un chat et ces deux « nouveaux » shows raviront les vrais amateurs tant chaque performance du chanteur s’avérait être une expérience unique en soi.

Pour le reste, outre des enregistrements déjà connus de 1970 (dont la plupart des titres étaient parus sur On stage), Elvis live in Las Vegas présente parmi ses quatre CD et quatre-vingt-neuf titres une multitude de captations jamais dévoilées (ou parfois peut-être sur de rares bootlegs) datant de ses résidences à l’Hilton Hotel en 72, 74 et 75 ; la saison calamiteuse de l’hiver 76 n’est par contre pas documentée et c’est sans doute mieux ainsi. Par contre,  l’éditeur a pris soin d’exhumer de ses archives les extraits d’une prestation peu banale de 1956. C’est un fait relativement peu connu mais Elvis avait en effet déjà tenté sa chance à Las Vegas bien avant d’y établir définitivement ses quartiers à l’orée des seventies. Heartbreak Hotel trônait encore au sommet des charts lorsque la proposition tomba : la jeune star montante était conviée à venir divertir les touristes fortunés avec ses déhanchements diaboliques et ses riffs rock’n’roll lors des soirées de gala du New Frontier Hotel. Elvis y séjourna pendant deux semaines, livrant deux shows par jour accompagné de son trio mythique : Scotty Moore à la guitare, Bill Black à la contrebasse et D.J. Fontana à la batterie – le rock band définitif ! Le quatuor partageait généralement l’affiche avec le Freddy Martin Orchestra tandis qu’un humoriste populaire assurait l’avant-programme. La performance d’Elvis se voulait très énergique et l’affiche précisait d’ailleurs The Atomic Powered Singer ; rien que ça ! Il n’y avait pas encore de cuivres ni de chœur, les musiciens allaient droit à l’essentiel et cela déménageait. L’histoire retiendra toutefois que cette première tentative de conquérir Vegas se solda par un échec colossal tant le public du New Frontier semblait peu préparé à de telles prestations. La set-list, pourtant, donne le vertige : Heartbreak Hotel (sexuelle), Long tall Sally (vrombissante), Blue suede shoes (explosive) et Money honey (pétaradante) sont exécutées à un train d’enfer. L’électricité est palpable, les rythmes irrésistibles, c’est un plaisir exquis pour le rockologue averti comme pour le mélomane lambda que de réécouter presque soixante ans plus tard une musique aussi exaltante.

Elvis & Scotty Moore, Las Vegas, 1956

Elvis & Scotty Moore, Las Vegas, 1956

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (X)

Elvis in concertElvis in concert (1977)

Un live de plus, un  live de trop. Bien qu’il soit sorti deux mois après la mort de l’artiste, cet ultime album est considéré comme faisant intégralement partie de sa discographie car Elvis était au courant du projet et avait marqué son accord pour sa sortie. Enregistré en deux soirs, à Omaha dans le Nebraska et à Rapid City dans le Dakota, Elvis in concert fit également l’objet d’une diffusion en television (une première depuis le concert à Hawaii de 73). Ce dernier live, hélas, qu’il s’agisse du film ou du disque, ne revêt aucun autre intérêt que documentaire tant les prestations du chanteur étaient devenues décevantes. Les images de ce concert font même mal au cœur tant l’idole y apparait sous un mauvais jour. Boursoufflé, balourd, gras et visiblement très affaibli, Elvis était davantage devenu le Burger King que celui du rock’n’roll. Quoi de plus cruel en effet que de superposer les portraits de ce monarque déchu avec le souvenir du jeune dieu à la beauté surréelle qui électrisait les foules et causa une véritable révolution culturelle en 1956 ? A tel point d’ailleurs que la photo choisie par RCA pour illustrer l’album date de… 1975, soit juste avant que sa décrépitude physique soit trop avancée… Le roi est mort, vive le roi dit l’adage, et cela précisément l’année où Joe Strummer hurlait « No Elvis, Beatles and The Rolling Stones in 1977 !! ». La mort de l’artiste avait précédé celle de l’homme.

Mais quand Elvis a-t-il perdu son titre précisément ? Certains rockologues situent la fin de son règne dès 1958, lors de son départ à l’armée. D’aucuns pointent la longue agonie artistique des années 60, lorsqu’il gâchait lamentablement son talent dans des comédies musicales indigentes. D’autres, enfin, pensent que c’est à Vegas qu’il s’est abîmé et qu’a commencé son réel déclin. Peu importe au fond, car Elvis a tout de même eu l’intelligence de comprendre que la vie et la carrière d’un rockeur sont indisociables de la scène… Et de sortir coup sur coup plusieurs disques live importants où l’intensité, la ferveur et l’émotion étaient toujours présentes (Elvis recorded live on stage in Memphis restant probablement le plus complet du lot). Mais pour ce qui est du rock pur et dur, de l’énergie et la puissance, des albums comme Live at Leeds des Who, Made in Japan de Deep Purple ou encore Ziggy Stardust : The motion picture de David Bowie détrônent tous ses enregistrements en public des années 70, et celui-ci en particulier. And now, the end is near and so I face the final curtain, la star ne croyait pas si bien dire lorsqu’elle s’appropria ces paroles de My way. Dans les dernières années, ses concerts décevaient le public et se faisaient systématiquement laminer par la critique. Le pan le plus crédible de sa carrière s’achevait tristement et la vedette absolue, bientôt, terminerait également son existence sur le trône (au sens propre comme au figuré) : la fin triste et bien peu sexy d’une icône devenue pacha. Rideau.

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (IX)

From Elvis Presley Boulevard, Memphis, Tennessee (1976)

From Elvis Presley BoulevardElvis Presley Boulevard, c’est l’adresse personnelle d’Elvis à Memphis. A quarante-et-un an, le chanteur fait en effet déjà partie des rares personnalités américaines ayant eu droit à un tel honneur de leur vivant, et il en est fier. C’est là, au numéro 3764, qu’est implanté Graceland, son imposant manoir aux allures de temple grec. Il possède deux autres confortables demeures en Californie, à Beverly Hills et à Palm Springs, achetées du temps de ses années hollywoodiennes, mais c’est désormais dans le Sud, sur sa terre natale, que le roi du rock’n’roll revient se ressourcer. C’est aussi ici qu’il décide, début 1976, d’enregistrer son nouvel album entre deux éreintantes tournées. Sa ville ne manque pas de lieux de qualité pour ce faire (on pense par exemple à l’American Studio, où il enregistra en 69 le fameux From Elvis in Memphis) mais le roi est fatigué et préfère demeurer en son palais. Il fait donc installer un coûteux studio professionnel dans la Jungle Room, un spacieux salon ainsi baptisé en raison de sa décoration d’inspiration africaine. Il y entame un marathon d’enregistrements nocturnes entouré de ses fidèles musiciens, de ses choristes, J.D. Sumner & The Stamps, et du producteur Felton Jarvis.

Car même si sa pochette précise Recorded live, cet album ne sera absolument pas enregistré en public… (Et de souligner l’absurdité de la décision de RCA  Records de placer une photo du chanteur sur scène comme illustration d’un album studio enregistré à Graceland alors que Elvis recorded live on stage in Memphis, capté en concert, était illustré par une photo de… Graceland). Par « live », on entend ici qu’Elvis et son groupe jouent leurs parties ensemble, dans la même pièce, dans des conditions comparables à celles d’un show. Il ne leur faudra que six nuits pour mettre en boîte dix nouvelles chansons de très haute tenue. Toutes ont pour theme commun les passions amoureuses déçues. Et ce alors que, dans le privé, Elvis vit une relation compliquée avec l’ex-reine de beauté Linda Thompson (*), de quinze ans sa cadette…

Hurt, Never again, Solitaire, Love coming down, I’ll never fall in love again… les titres annoncent la couleur ! Mais la qualité des chansons et la voix d’Elvis – plus profonde, chaude et adulte que jamais – rassurent tout le monde car l’homme est alors au plus mal. Obèse, insomniaque, gavé de medicaments, il sombre peu à peu dans la paranoïa et la démence. Lorsqu’il n’achète pas des voitures de luxe pour les offrir à de parfaits inconnus (dont souvent des policiers), il se goinfre d’hamburgers, s’exerce au tir sur son téléviseur ou fomente des projets insensés. Une nuit durant ces séances, alors que les musiciens sont partis se coucher, il réveille ses gardes du corps Red et Sonny West pour leur parler de son désir d’assassiner tous les dealers de Memphis… Il est pressé d’agir car il pense que l’enregistrement en cours à Graceland lui fournit  un alibi parfait, si bien que les frères West auront du mal à le convaincre de renoncer à cette folie… Le public n’en saura rien sur le moment et se contentera d’acclamer un album studio d’une pure beauté.

Linda Thompson et Elvis

Linda Thompson et Elvis

(*) Cette ex-Miss Tennessee, participante au concours de Miss America et actrice occasionnelle, épousera par la suite le champion olympique d’athlétisme Bruce Jenner, plus connu aujourd’hui comme le beau-père transsexuel de Kim Kardashian… Le monde est petit !

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (VIII)

Elvis Today (1975)Today (1975)

Bien que l’illustration de sa pochette puisse le laisser supposer, Today n’est à l’origine pas un album live d’Elvis. Que du contraire, il s’agit de son tout dernier véritable disque studio. Si l’on en parle ici aujourd’hui, c’est parce qu’il a une actualité qui le place désormais dans la cible de cette rubrique… L’album vient en effet d’être réédité par RCA dans le cadre de sa fameuse collection Legacy avec, en guise de CD bonus, exhumé des archives du label, rien de moins que l’enregistrement intégral d’un concert de la tournée américaine de 1975.

En mars, l’album Elvis recorded live on stage in Memphis avait valu à Presley de remporter le troisième Grammy Award de sa carrière pour l’interprétation toute en puissance et en émotions de How great thou art ; le Grammy du meilleur album de l’année étant remporté par Stevie Wonder. Cette consécration incite Elvis à continuer à tourner de plus belle : il donnera cent-et-sept concerts en tout durant l’année 75, avec un final en forme d’apothéose, le soir du réveillon de nouvel an, en présence de plus de soixante-deux mille spectateurs réunis au Pontiac Silverdome, le stade couvert géant du Michigan (*). Démarrée par une résidence d’un mois au Hilton Hotel de Las Vegas, sa tournée l’amène à traverser une fois encore les Etats américains (les rêves de tournées européennes et asiatiques étant définitivement enterrés…). Les vingt-deux titres proposés sur le CD bonus joint à Today (édité sous le titre Recorded live on tour May-June 1975) sont captés dans des villes du Sud comme Dallas, Houston et, à nouveau, Memphis : soit autant de cités entièrement acquises à la cause de l’enfant du pays.

La question que l’on devine sur toutes les lèvres des apprentis elvisologues : ce ‘nouveau’ live se démarque-t-il d’une quelconque manière des précédents ? A vrai dire, non. La set-list est comparable à celle du concert de 74 à Memphis et, dans les grandes lignes, proche de ce qu’on a entendu à Hawaii en 73 et New-York en 72. La recette est toujours la même : Strauss en intro, suivi de See See Rider, une ou deux séquences ‘hits rock’n’roll vintage’ lourdement réorchestrés (I got a woman, All shook up, Hound dog, etc., sans oublier l’habituel medley), le single du moment (T-R-O-U-B-L-E, précisément tiré de l’album Today), puis place à l’émotion avec le gospel : Why me Lord, How great thou art (livrée dans une version beaucoup moins convaincante qu’à Memphis l’année précédente) et l’inévitable An American trilogy (vandalisée par un cri ridicule juste avant le premier couplet). Et puis, surtout, beaucoup de bavardages… A l’instar d’un Sinatra, Elvis aime un peu trop parler sur scène et plaisanter avec son public (ce qui donna d’ailleurs lieu en 74 au complètement ridicule LP Having fun with Elvis on stage).

On termine, comme d’habitude, avec Can’t help falling in love puis c’est l’habituelle avalanche de tambours et bonsoir tout le monde : Ladies and gentlemen, Elvis has left the building. Thank you and good night. Autant dire donc que ce disque bonus de Today n’apporte pas grand-chose à l’imposante discographie live de Sa Majesté le King Presley. Il retiendra à coup sûr l’attention des collectionneurs et fans obsessionnels du mythe (au même titre que les six concerts inédits dévoilés dans la réédition RCA Legacy de That’s the way it is), mais il ne devrait pas passionner outre mesure le fan lambda (lequel peut continuer à se contenter de Aloha from Hawaii pour avoir un témoignage pertinent de la carrière scénique d’Elvis dans les années 70). Amen.

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(*) Avec 62.500 spectateurs rassemblés au Pontiac Silverdome le 31 décembre 1975, le triomphe d’Elvis doit être quelque peu relativisé. Il faisait en en effet moins bien que The Who, qui avait vendu près de 75.962 billets pour son concert dans cette même arène trois semaines plus tôt. Led Zeppelin ferait encore mieux deux ans plus tard avec 76.229 entrées payantes. Le record de la plus grande assistance en ce lieu est toutefois détenu par… le pape Jean-Paul II, qui y a ressemblé 93.682 fidèles en 1987. Pour donner un odre de grandeur, précisons que Madonna, au sommet de sa gloire dans les années 80, n’y avait attiré « que » 56.000 fans…

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (VII)

Elvis recorded live on stage in MemphisElvis recorded live on stage in Memphis (1974)

Depuis qu’il a arrêté le cinéma pour se consacrer à la scène (son dernier film, Change of habit, est sorti en 1969), Elvis est sur les routes à longueur d’années. Quand il n’est pas en résidence à l’hôtel Hilton de Las Vegas, il parcourt l’Amérique de long en large, donnant jusqu’à près de deux cents concerts par ans. Fort du triomphe planétaire de Aloha from Hawaii, il entend bien enfoncer le clou. Les performances scéniques de Led Zeppelin, David Bowie, Pink Floyd ou encore les Rolling Stones sont extrêmement bien notées, mais Elvis souhaite démontrer qu’il reste le patron, encore vingt ans après ses débuts. La tournée de 1974 l’amène à battre certains records, notamment lorsqu’il rassemble 88.000 spectateurs déchainés à l’Astrodome de Houston. Son show est de mieux en mieux rôdé mais sa structure reste toutefois quasi identique d’une tournée à l’autre. Comme s’il avait trouvé la formule parfaite, Elvis s’attèle à essayer de l’enrichir année après année mais sans jamais en revoir le concept – ce qui le distingue grandement d’un David Bowie, par exemple. En conséquence, les albums live tirés de ses concerts sont très (trop ?) semblables et, au final, quelque peu redondants.

Contrairement à ce que la pochette du disque peut laisser supposer, cet album n’a pas été enregistré dans sa propriété de Graceland mais bien à environ huit kilomètres de là, au Midsouth Coliseum, une arène d’une capacité de 12.300 spectateurs. Elvis n’avait plus joué dans sa ville natale de Memphis depuis 1961, son passage ici est donc un véritable évènement. La demande de billets est telle qu’il va y donner non pas un  mais cinq (!) concerts consécutifs ; le dernier, le 20 mars étant celui qui sera gravé pour la postérité et commercialisé. Son nouvel album studio, le très réussi Good times (enregistré aux Stax Studios, également à Memphis) sort le même jour mais Elvis n’en défendra aucune chanson ce soir. Comme pour les live à Hawaii, New-York ou Las Vegas, la set-list se  partage entre vieux classiques du rock’n’roll revisités, ballades et morceaux épiques plus contemporains. La seule réelle nouveauté, et par ailleurs l’incontestable point d’orgue de ce concert, sera l’interprétation toute en puissance et en émotions de How great thou art, une chanson gospel initialement parue en 1967, entièrement réorchestrée et devenue, en live, un sensationnel morceau de bravoure (et le principal intérêt de ce disque pour quiconque possède déjà les précédents).

PS : Ce live a fait l’objet en 2014 d’une réédition RCA Legacy sous la forme d’un double CD comprenant l’intégralité du concert de Memphis (vingt-cinq titres au lieu des quinze du disque vinyle original) et, en bonus, un second concert inédit capté quelques jours plus tôt en Virginie, au Richmond Coliseum.

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (VI)

Having fun with Elvis on stageHaving fun with Elvis on stage (1974)

Une escroquerie doublée d’un énorme foutage de gueules… Comment qualifier autrement cette idée née du cerveau cupide du Colonel Parker ? Comme si les nouveaux albums studio (deux par an en moyenne), les multiples disques live (déjà cinq depuis 1969, et un sixième, enregistré à Memphis, allait débarquer en juillet), les nombreuses compilations (Elvis : A legendary performer, Volume 1 venait de sortir) et les concerts (157 de planifiés rien que pour cette année) ne suffisaient pas à remplir le tiroir-caisse, il lui en fallait toujours plus… Plus, plus et encore plus de dollars ! D’où cette sortie ubuesque : un trente-trois tours rassemblant des interventions parlées d’Elvis durant ses spectacles. Trente-sept minutes de plaisanteries et de monologues particulièrement peu intéressants, souvent des introductions de chansons qu’on… n’entendra pas. Arnaque d’autant plus colossale que le titre de l’album et sa couverture peuvent effectivement laisser penser à l’acheteur qu’il s’agit d’un nouvel enregistrement de concert (la mention ‘A talking album only’ est – délibérément ? – bien trop discrète).

Cette manœuvre en dit long sur les desseins du Colonel : l’homme en charge des intérêts du plus grand chanteur de rock en activité édite un album sur lequel son poulain… ne chante pas. RCA ne touchant aucun droit sur les bavardages d’Elvis sur scène, et aucun musicien ne devant être rémunéré pour l’occasion, le profit est maximal pour l’artiste et son manager. Edité sur Boxcar Records, le propre label de Parker, le disque ne sera d’abord vendu qu’au merchandising des concerts, puis brièvement commercialisé par RCA Camdem. Malgré une condamnation unanime de la critique, il réussira la prouesse d’entrer dans les charts (mais combien de fans l’ont vraiment acheté en connaissance de cause ?). Retiré de la vente après quelques mois à la demande expresse d’Elvis, qui n’assumait pas l’initiative, il s’agit de son seul disque qui n’a jamais été réédité en CD. Having fun with Elvis on stage est aujourd’hui encore fréquemment classé dans les listes de « pires albums de tous les temps », titre peu enviable qu’il dispute au scandaleux Metal Machine Music de Lou Reed.