Comment tu épelles Paris ? P.A.R.I.S. ? Non, non, non, Paris, c’est M.E.R.D.E. (*)

On continue dans la série des articles inédits avec ce texte rédigé sous la forme d’un billet d’humeur en juin 2016, au retour d’un city-trip ‘theâtres & musées’ à Paris, et curieusement jamais publié.

Is Paris burning ?

2016, belle année ! –, Daniel Darc chantait de son air le plus désabusé “A Paris, il n’y a rien à faire” (P.A.R.I.S., Taxi Girl). Rien à faire ? Etonnante affirmation venant d’un jeune homme ayant la chance de vivre dans une capitale incroyablement riche en bars, théâtres, salles de concerts, sans oublier les musées et, inévitablement, les nightclubs. De temps en temps, le Sublimator quitte ses quartiers paisibles d’Ixelles-la-Belle pour se rendre quelques jours sur place afin d’humer l’agitation et prendre la température de la Ville Lumière.

Un bel après-midi dans le Jardin des Tuileries. Dans le cadre de la Fashion Week, on croise Dakota Fanning et Olivia Palermo venues assister au défilé Valentino. Leur élégance et la flamboyance de leur apparat tranchent avec la misère de milliers de déshérités croisés au hasard des rues. Jamais sans doute depuis le début du XXème siècle, Paris n’aura été aussi pauvre et tellement riche à la fois. La mendicité est omniprésente et très envahissante : sur les grands boulevards, on se fait aborder tous les dix mètres. « Vous avez-vu cette bague en or par terre ? Elle doit valoir une fortune… Je l’ai vue avant vous, mais si vous me donnez cinquante euros, je vous la laisse… Allez, disons quarante ! Bon, OK… trente !  ». A la station Châtelet, un SDF ivre mort s’écroule et provoque l’arrêt complet de la rame pendant de longues minutes. De retour d’une soirée de pure détente au Théâtre des Variétés, le choc est rude. « Le train ne repartira pas en raison du malaise d’un passager » annonce la RATP. Le malaise, voilà bien un mot qui décrit les sous-sols de Paris. La malaise est partout, palpable, dérangeant. L’alcoolisme aussi d’ailleurs. Cet homme saoul, vulgaire parasite en perdition, symbolise parfaitement à lui seul la faillite de cette société. Etendu au sol dans l’indifférence générale – ou pire : l’hilarité –, il attend des secours qui ne sont absolument pas pressés de venir… Car un clodo puant de plus ou de moins, au fond, quelle importance ?

Près de la Porte Saint-Martin, le quartier populaire où se trouve le Théâtre du Splendid, on ne croise quasiment plus un seul Français de souche (ainsi que les médias les désignent pudiquement pour ne pas utiliser le mot « blanc »). Ce soir, une famille de Roms y dort dans la rue, à même le sol, avec un enfant en bas âge blotti sous des couvertures crasseuses. Que fait Manuel Valls ? Ah oui, à la demande de sa femme, il fait chasser les mendiants roms du quartier chic où il reside… N’est-il pas proprement affolant de réaliser qu’il a fallu que ce soit Coluche (un humoriste !!!) qui crée les Restos du Coeur alors que le Parti Socialiste, pourtant au pouvoir, n’y avait jamais pensé ? Non, plutôt que de combattre la pauvreté, les socialopes, sous l’égide de Tonton, ont préféré créer SOS Racisme : une institution dont le rôle caché a manifestement toujours été de créer le racisme, favoriser la xénophobie et renforcer insidieusement le rejet de l’étranger. Et ce dans le but évident de promouvoir le FN et donc d’affaiblir électoralement la droite classique (et cela a parfaitement fonctionné jusqu’en 2002, mais Mitterrand n’était plus là pour le voir…).

« A Paris, tout a tellement changé que ce n’est même plus une ville, c’est juste une grande poubelle. Et la poubelle est pleine depuis si longtemps… » (P.A.R.I.S., Taxi Girl, 1984)

Eblouissement devant L’origine du monde, de Courbet, ou le Le déjeuner sur l’herbe, de Manet, au Musée d’Orsay. Balade sur les quais de la Seine. Apéritif prolongé au Café de Flore. Détour par le Palace, jadis la discothèque la plus moderne et avant-gardiste du monde. Et puis retour à la réalité : la pauvreté,  les mendiants et les pick-pockets qui s’affairent sur les Champs-Elysées. Chaque nuit ou presque, des gens dorment ou meurent sous les ponts dans le désœuvrement le plus total. Et que font les énarques du Parlement ? Ils votent une réforme du code du Travail qui va créer encore davantage pauvreté chez les gens d’en bas et, dans le même temps, enrichir considérablement les oligarques titulaires d’un compte offshore  (c’est-à-dire, bien souvent, eux-mêmes). Et puis ils lisent nonchalamment Libé à la terrasse de cafés des beaux quartiers pendant que leurs femmes dévalisent les boutiques huppées. A Saint-Germain-des-Prés et au Trocadéro, une bière pression quelconque se négocie aux alentours de 10 euros le verre de 25cl : ce n’est pas que du vol, c’est de la folie !

Et la folie, parlons-en… Paris semble remplie de fous, de déséquilibrés et doux dingues en tous genres – agressifs ou non. On en croise partout et tout le temps, dans les rues, dans les bars, dans le métro… S’il fallait résumer la population parisienne sur base de nos récentes observations, en caricaturant un tout petit peu et sans compter les touristes, on aurait d’un côté de richissimes bourgeois et, de l’autre, des mendiants et des fous. Et entre les deux, rien. Strictement rien, comme si le Parisien de base était soit un clochard soit un millionnaire vêtu de pied en cape de marques prestigieuses. Et comme tout le monde ici écoute du hip-hop (même les bourges, pour se donner un genre), ils ne chanteront pas Taxi Girl avec nous : M.E.R.D.E. !

(*) Paroles extraites de la chanson ci-dessus.

Je suis la nuit, je suis ton destin, alors suis-moi, suis-moi… (*)

Benjamin Schoos annonce la sortie en mars de son premier best-of, Profession chanteur, qu’il viendra défendre sur scène au Botanique à Bruxelles le 1er avril. Cette double info parue ces jours-ci dans la presse musicale m’a rappelé un  petit article que j’avais rédigé en 2014 au sujet de son concert à l’Archiduc avec Bertrand Burgalat. Pour une raison aussi inexpliquable qu’obscure, celui-ci n’avait jamais été publié…  

Bertrand Burgalat & Benjamin Schoos @ Archiduc, 2014

La noblesse de la pop
3 février 2014

Quelques notes retrouvées ce matin dans mon calepin de concerts :

Burgalat en gala,
Schoos, c’est autre chose,
Avec les Loved Drones, c’est pas la zone,
Dop Saucisse, faut pas que tu glisses,
A l’Archiduc, j’ai … (rime à trouver)
Gilles Vanneste, merci pour la guest.

Début de la review :

* (Paragraphe de présentation de Bertrand Burgalat supprimé car ressemblant trop à une fiche Wikipedia.) *

Sur le coup de 21h, la star du soir (NdJD: Bertrand Burgalat) commence son concert seul au piano – le fabuleux piano à queue de l’établissement, qui a déjà une longue histoire derrière lui ; Chet Baker y a joué, Bryan Ferry s’y est accoudé – et il charme immédiatement l’assistance par sa voix de velours… Une foule compacte se presse face à lui ; on y remarque des exilés fiscaux frenchies, des altermondialistes rentiers, mais aussi de nombreux artistes bruxellois subventionnés, des journalopes, des poseurs pop ou encore un hipster barbu déguisé en clochard dégueulasse (le t-shirt de Sonic Youth additionné à sa présence dans une soirée sur invitations semble confirmer qu’il s’agit bien d’un hipster et non d’un clodo). Parmi les VIP présents, on reconnait également une ministre gauche-caviar réputée ultra-fêtarde, maîtresse d’Arno à l’occasion et, il faut bien le dire, elle est carrément sympathique en vrai.

Un peu maladroit, évoquant plus souvent feu Thierry Le Luron que l’un des plus grands producteurs pop des vingt dernières années, le sieur Bertrand s’adresse timidement aux spectateurs et leur demande ce qu’ils ont envie d’entendre. Gentleman, il essaie de satisfaire tous les souhaits. Nous vivons, dès lors, quelques très jolis moments, notamment lorsqu’il interprète de façon un rien finaude son tube Ma rencontre, ou encore une très belle reprise de Follow me, tube disco d’Amanda Lear (deux chansons que l’on retrouve sur le splendide album live de 2001 Bertrand Burgalat meets A.S. Dragon), le tout à la manière d’un pianiste de bar… Comme Serge Gainsbourg au Club de la Forêt, Le Touquet-Paris-Plage, à la fin des années 50, sauf que c’est à Bruxelles, rue Antoine Dansaert, et que nous sommes au vingt-et-unième siècle.

I am the night, I am your fate, so follow me, just follow me… Se prenant manifestement au jeu, il accepte même de jouer l’air de la lambada lorsqu’un spectateur un peu con en fait bruyamment la demande… Il est ensuite rejoint par The Loved Drones, le backing-band de Benjamin Schoos dont plusieurs membres sont également actifs comme podcasteurs sur Radio Rectangle (NdJD: Tout comme votre serviteur à l’époque). Bertrand quitte alors le majestueux piano à queue pour s’installer derrière son synthétiseur et improviser avec les Liégeois un set post-krautrock psyché, gueulard, physique et franchement jouissif, en contact direct avec le public.

Pendant la dernière chanson du set, Charleroi 2035, Benjamin me fait au micro une dédicace humoristique en mentionnant mes origines carolorégiennes (je lui expliquerai ensuite que bien qu’étant effectivement né à Charleroi, je n’y ai jamais vécu, j’ai passé toute ma jeunesse à Gembloux !), puis il tend le mike à un Dop Saucisse en sueur, exalté, chauffé à blanc, qui se met à gueuler Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!!, tel le punk qu’il n’a jamais cessé d’être… « Cela faisait une heure qu’il attendait ça ! », s’exclame une petite voix derrière moi.

Fin de la review.

(*) Traduction libre de paroles de la chanson Follow me d’Amanda Lear, reprise par Bertrand Burgalat.

Réhabilitation de trésors oubliés (I) : The Beach Boys – ‘Concert’

The Beach Boys - ConcertAprès avoir lancé la mode d’un ‘surf-rock’ propre sur lui au début des années 60, puis brièvement mené une compétition perdue d’avance face aux Beatles, les Beach Boys sont devenus un gentil groupe de hippies californiens aussi sirupeux qu’inoffensifs. Concert et Live in London, les deux premiers albums live officiels de la formation, enregistrés respectivement en 1964 et 1968, sont bien représentatifs de ces deux ères que tout oppose. Capitol Records ayant oublié de les inclure dans sa dernière vague de rééditions, allons-y pour une réhabilitation de ces deux disques. En commençant par le premier.

Concert sera immortalisé à Sacramento devant trois mille jeunes en furie un beau soir de 1964. Les garçons s’y présentent encore dans leur uniforme de plagistes : pantalons blancs, chemise lignées et un air innocent de gendres idéaux – voire même un air franchement niais pour Carl Wilson – ; et ce bien qu’ils soient déjà acquis à la sainte trilogie Sex, drugs & rock’n’roll. Brian Wilson ne tardera plus à devenir un junkie de premier plan, au point d’y laisser un bon paquet de neurones. Quant à son frère Dennis, il est le véritable bad boy du groupe. C’est peu dire que sa réputation de bourreau des cœurs pourrait faire pâlir d’envie les Rolling Stones au complet. Il est aussi le seul vrai surfeur de la bande et, à ce titre, la source d’inspiration d’un grand nombre des premières chansons : il est l’essence du groupe.

A leurs débuts, les Beach Boys personnifient une certaine idée du ‘rêve américain’, ou plus précisément celui de la Californie telle que la chantent les vedettes yéyés françaises. Leurs premiers textes tournent quasi tous autour de seulement trois sujets : le surf, les bagnoles et les filles (plusieurs albums sont quasi intégralement consacrés à ces seuls thèmes). Les joies d’une jeunesse épanouie, l’insouciance, l’optimisme, les amours de vacances, le soleil et les plages de sable fin, voilà de quoi les Beach Boys se veulent les ambassadeurs en 1962-63. Et c’est avec cette recette qu’ils deviennent très vite le groupe américain le plus populaire des Golden Sixties, et le seul que l’on pense capable de rivaliser avec les mélodies pop et les riffs entêtants des groupes de la British Invasion. Leurs premiers tubes, pourtant, ne cassent pas trois pattes à un canard : les lignes de guitares rock sont pompées sur celles de Chuck Berry (qui percevra d’ailleurs les royalties de Surfin’ U.S.A. afin d’éviter une condamnation) et le côté ultra-répétitif des thèmes abordés frise parfois le ridicule. Mais les Beach Boys ont un petit truc en plus qui les distingue de la plupart des autres groupes pop-rock de l’époque, et cet atout, ce sont les harmonies vocales. La façon dont se mêlent et s’entremêlent les voix des cinq garcons a quelque chose d’unique. A tel point qu’ils en deviennent très vite davantage un vocal group qu’un rock band en tant que tel. Incontestablement, dans les premières années, c’est le mariage de leurs vocalises qui fait des Beach Boys un groupe d’exception, bien davantage que leurs compositions originales.

En cette année 64, ils sont en tournée pour leur album All summer long sorti quelques mois plus tôt et qui leur a permis de décrocher leur tout premier numéro 1 des charts US avec l’imparable I get around. Ce soir à Sacramento, ils sont dans leur fief et montent sur scène face à un public  de teenagers entièrement acquis à leur cause. Ils déroulent leurs hits mais la sélection de morceaux retenus pour l’album s’attèlera surtout à présenter des titres encore inédits. Brian Wilson decide de faire la place belle aux reprises  avec rien de moins que sept chansons (sur treize) écrites par d’autres artistes. The little old lady from Pasadena de Jan & Dean, The wanderer de Dion (chantée par Dennis Wilson), Papa-Oom-Mow-Wom des Four Freshmen et Johnny B. Goode de Chuck Berry sont quelques-unes des plus intéressantes du lot. Sans oublier Monster mash des oubliés Bobby Pickett & The Crypt-Kickers, chantée par Mike Love à la manière de Boris Karloff errant dans une maison hantée.

La stratégie choisie vise à présenter des titres ne se trouvant pas sur les six albums studios du groupe mais qui sont néanmoins tous bien connus du public, vu qu’il s’agit pour la plupart de tubes. Ceux-ci sont toutefois accompagnés sur Concert par des plages relativement obscures d’albums des Beach Boys comme Hawaii et la délicate In my room, le genre de truc mielleux que l’on chantonne à l’oreille d’une minette un peu naïve dans l’espoir de la faire s’allonger. Les hit-singles Fun, fun, fun (démarrage en force du show), Little Deuce Coupe et I get around constituent aisément les piliers de l’album. Avec un regret toutefois pour I get around, dont l’enregistrement live a manifestement été remplacé par la version studio de la chanson, légèrement retouchée et ‘enrichie’ a posteriori de cris extatiques du public. Il en est probablement de même pour Fun, fun, fun, qui semble avoir été légèrement accélérée pour noyer le poisson. Cette technique, aussi choquante puisse-t-elle paraître, était courante dans les années 60 ; les Rolling Stones eux-mêmes y ont eu recours pour au moins deux titres de leur fameux Got it live if you want it !

A l’écoute de ce concert, il demeure finalement surtout une question essentielle : les Beach Boys étaient-ils le premier boys band ? On vous laisse juges…

The Beach Boys live 1964

The Beach Boys crowd 1964

Une fusée dans ma poche

A Rocket in my Pocket (Max Décharné)

Cet article a failli s’intituler Wild Wild Parties, parce que le blogueur est en train de lire Wild Wild Party : la glorieuse histoire du rockabilly, d’Elvis aux Cramps (Editions Rivage Rouge). Le titre original du livre est A rocket in my pocket (‘Une fusée dans ma poche’, allusion à l’érection) d’après une chanson de Jimmy Lloyd, mais les francophones n’auraient pas compris… Quant à l’auteur, il s’agit de Max Décharné, un musicien anglais (batteur de Gallon Drunk, entre autres), journaliste érudit et rockologue distingué. 

Le livre n’est pas vraiment nouveau mais il a mis trois ans à être traduit en français. Page après page, cette lecture nous donne inévitablement envie de réécouter des vieux classiques du rock véritable : des rebelles Gene Vincent et Vince Taylor jusqu’aux nostalgiques Stray Cats, sans oublier Johnny Burnette (The train kept a-rollin’ ; yeah ! yeah ! yeah !). Mais surtout – et c’est là que ça devient intéressant –, ce bouquin et cette musique électrique nous donnent envie de sortir, de jouir (la base même du rock’n’roll) et, accessoirement, d’écrire.

Las, contrairement à ce que faisait Alain Pacadis du temps de sa rubrique culte Nightclubbing dans le journal Libération, le blogueur n’a pas le temps de rédiger immédiatement après chaque soirée-qui-valait-la-peine-d’être-vécue. (Ici se trouvait un passage caviardé par l’auteur après avoir realisé que même ce vieux pervers de Yû n’en comprenait pas le second degré). Quand j’ai commencé à écrire cet article, il y a presque un an, je venais de voir A bout de souffle de Godard à la Cinematek (à Bruxelles) et j’avais envie de vous en parler. Et comme souvent depuis des mois, je n’en ai strictement rien fait, trop happé par mon quotidien. Aujourd’hui, si je souhaite vous parler de la Cinematek, c’est pour vous annoncer le cycle Davie Bowie qui y aura lieu du 23 avril au 30 mai. On y présentera non seulement le concert londonien mythique de 1973 filmé par D.A. Pennebaker (Ziggy Stardust : The motion picture), des longs métrages dans lesquels Bowie a joué (L’homme qui venait d’ailleurs, Les prédateurs, Furyo, Absolute Beginners, La dernière tentation du Christ, Basquiat…) mais aussi des films qui ont inspiré son œuvre (Orange mécanique de Kubrick), ou dont il signe tout ou partie de la musique (Lost Highway de Lynch). En tout, ce sont dix-huit films de l’univers Bowie qui seront projetés sur grand écran. Voyez le programme complet par ici.

Cycle Bowie Cinematek

(Sinon, je dois vous avouer qu’au moment où j’ai été frappé de plein fouet par l’annonce de la mort de Bowie, en début d’année, j’étais en train de parachever un article (resté inachevé) à propos de Lemmy, décédé quelques jours plus tôt.)

Qui gagnerait un combat de catch entre Lemmy et Dieu ? C’est la question que posent les apprentis hard-rockeurs un peu crétins dans film Airheads lorsqu’ils entreprennent de démontrer que leur interlocuteur est un flic infiltré et non l’un des leurs. La réponse correcte attendue étant évidemment « Lemmy EST Dieu ». Mais ça, c’était avant. On le disait increvable, indestructible, insubmersible, on le croyait immortel mais il fallait bien se rendre à l’évidence : Ian Fraser Kilmister, dit Lemmy, était un être humain comme les autres.

L’homme est mort à septante ans après plus de cinq décennies d’une vie menée à toute vitesse et durant laquelle il a allégrement personnifié tous les clichés du rock’n’roll way of life. Tout a commencé lors d’un concert mythique des Beatles au Cavern Club de Liverpool. Après les avoir vus sur scène, il savait qu’il voulait vivre la même vie : il serait un troubadour des temps modernes ;  les excès et l’aventure deviendraient désormais son quotidien. Dès cet instant, son existence fut articulée autour de quatre grands piliers : le rock pur et dur, bien sûr, mais aussi la gnôle, la came et les salopes. Ce mec a tout fait, tout vécu, et toujours au même train d’enfer que sa musique : à fond les manettes, tous les voyants dans le rouge ! Les femmes ? Malgré sa laideur repoussante, il se vantait d’en avoir culbuté plusieurs milliers durant ses tournées (le chiffre varie selon les interviews). Il a aussi engrossé plusieurs trainées qui ont donné naissance à des rejetons illégitimes mais il ne s’est jamais marié. Et il imposait d’ailleurs le célibat comme condition à ses musiciens pour pouvoir intégrer le line-up très changeant de Motörhead et y demeurer. Selon la légende, il commençait généralement toutes ses journées de la même manière, en s’envoyant de grandes rasades de Jack Daniel’s au goulot. Et lorsque son médecin lui a vivement ordonné d’arrêter, il a suivi son conseil et remplacé le whisky par la vodka… C’était tout Lemmy, ça. Il n’en avait strictement rien à foutre de l’avis de personne, il vivait sa vie à sa manière et en remettait volontiers une couche pour provoquer. C’est aussi ce goût pour la provocation qui explique son attrait – aussi souvent incompris que largement étalé – pour la quincaillerie germanique, les croix de fer autres reliques du Troisième Reich

A l’instar d’Iggy ou Bowie, Lemmy consacra toute sa vie au rock’n’roll. Au début des années 60, il n’est encore qu’un teenager mais il écume déjà les clubs du Nord de l’Angleterre avec ses premiers groupes : The Rainmakers, puis The Motown Sect. On le décrit alors comme un jeune mod aussi violemment débauché que piètre musicien. En 1965, il reprend le poste vacant de guitariste de The Rockin’ Vickers, avec qui il tourne sans relâche. Il devient ensuite roadie de Jimi Hendrix en 67 : c’est la vie de bohème ! Il l’accompagne en tournée, bichonne ses guitares et l’observe chaque soir réaliser avec elles des prouesses magiques. C’est le début de ses années de défonce intégrale, il développe rapidement un intérêt pour le rock psychédélique et rejoint Hawkwind, dont il sera le bassiste et aussi parfois l’un des chanteurs. C’est lui qui chante sur Silver Machine, leur plus grand success commercial  (n° 3 des charts britanniques en 72). Le groupe carbure lourdement au speed et utilise sur scène les services d’une danseuse nue à la poitrine surdimensionnée : Stacia. L’heure est au scandale et à la débauche la plus totale ! La fête se termine brutalement en 75 lorsque Lemmy se fait arrêter au Canada pour possession de drogues. Il passe cinq jours en prison et se fait – étrangement – virer du groupe pour cette raison. Il rebondit dans la foulée en lançant sa propre formation : Motörhead, selon le titre de la dernière chanson qu’il avait écrite pour Hawkwind.

Motörhead, c’est un peu comme les Ramones : des tas de gens portent leur t-shirt sans connaître leur œuvre dans le détail. S’il faut parler de leur musique, disons-le clairement : rien ne ressemble plus à un album de Motörhead qu’un autre album de Motörhead. Chaque nouveau disque depuis 1975 est musicalement semblable au précédent, ou à peu près, et c’est ce qui fait à la fois son charme et sa spécificité. Leur musique, d’abord vue comme émargeant au genre punk, fut ensuite généralement classée dans le hard-rock ou le heavy-metal mais Lemmy n’en a jamais rien eu à foutre de ces classifications. Si un journaliste lui demandait quel style il jouait, il répondait invariablement : « du rock, mec, du putain de rock’n’roll ! ». Et ce putain de rock’n’roll a influencé tant les gars de Metallica (qui ont repris plusieurs titres de Motörhead) que les Beastie Boys (qui ont détourné le titre de l’album live No sleep ‘till Hammersmith pour une de leurs chansons), c’est dire si le spectre est large.

(Et puis, j’ai été boire un verre à la Bastoche.)

L’éradication des médiocres, mode d’emploi

“Être rock’n’roll, c’est être incapable de tolérer ce qui est médiocre”. La citation est connue et attribuée à Joe Strummer. Elle sied parfaitement également à Gilles Pemmers, musicien belge (vu dans Nervous Chillin’ et An Orange Car Crashed, entre autres) qui se fait aussi remarquer depuis quelques temps sur YouTube au travers de vidéos sans complaisance et dopées à la rock’n’roll attitude, la vraie.

Dans sa dernière capsule, Gilles réserve un traitement approprié (un peu à la manière de ce qui se faisait jadis sur Pop-Rock.com) aux disques de pathétiques personnages comme Maître Gims, l’imposteur Stromae, les neuneus Muse, les ringards Fréro Delavega, le has been gnagnan Phil Collins, ou encore les blaireaux d’Indochine. Sublimation, blog en demi sommeil mais toujours à l’affut de beaux gestes rock, apprécie beaucoup la demarche et souhaitait la partager avec vous. Ce n’est peut-être pas très malin mais ça défoule !

David Bowie – ‘Blackstar’ (chronique spontanée)

David Bowie Black Star

Chroniquer un album ancien sur lequel tout a été dit et redit est un exercice relativement facile à réaliser car de nombreuses sources (livres, articles de presse, documents sonores ou vidéos) sont disponibles et il suffit d’en compiler les informations pertinentes pour produire une rétrospective acceptable. Cela donne des papiers comme ceci, comme cela, ou même ceci, avec une approche quasi historienne d’une œuvre musicale. C’est éventuellement intéressant à lire, cela peut inciter le lecteur profane à prêter une oreille au disque dont il est question, ou donner envie au  vieux fan connaisseur d’aller rechercher son 33 tours poussiéreux au grenier, mais cela n’apporte pas grand-chose à la somme des connaissances déjà publiées sur le sujet. Une autre approche de la chronique musicale est d’aborder l’objet sans en parler vraiment, en restant dans l’évocation, ou sans qu’il s’agisse du thème central du texte. Cela donne des articles plus radicaux comme ceci (autofiction) ou cela (outrance), inévitablement moins instructifs (quoique) mais divertissants et – à tout le moins –  surprenants car totalement à contre-courant des standards de la rock-critic à la papa (cf. Rock&Folk et cie). Une autre approche, moins aisée, consiste à écouter un album le jour de sa sortie, sans rien en avoir entendu au préalable et surtout sans rien avoir lu à son propos, et de se donner pour consigne de partager ses impressions, plage après plage, après une seule écoute (une seule !) de chaque titre, sans avoir le temps de le disséquer ni de se documenter  à son sujet. Cela donne une chronique live, totalement spontanée, à l’instar de celle ci-dessous, réalisée hier et partagée en direct avec mes amis sur Facebook (merci d’ailleurs à eux pour leur participation active pendant l’exercice).

Blackstar Jérôme Delvaux Facebook

01 Blackstar : La plage titulaire place la barre très haut avec cette succession de séquences distinctes, des ruptures de rythme, un saxophone hanté qui semble chercher sa place dans un décorum synthétique quasi lynchéen. Et surtout une voix habitée, comme extirpée du néant ou revenant d’entre les morts. Bowie est pourtant bien vivant et cette chanson, une sorte de longue complainte lyrique post-moderne, est sans l’ombre d’un doute l’une de ses plus envoutantes depuis… Scary monsters en 1980. Durée du morceau: 09:57.

02 ‘This a pity she was a whore : Batterie bien en avant dès l’intro pour un titre énergique et classieux en diable. Le saxophone, relativement discret sur le premier morceau, s’emballe et amène cette chanson vers des sommets. Bowie se la joue expérimental avec une fusion d’influences jazz et rock créant un cocktail absolument magique.

PS: Cette chanson doit s’écouter TRES FORT.

03 Lazarus : Une intro à la Cure circa 1980, de la mélancolie, une voix absolument sensationelle (Bowie n’a sans doute jamais aussi bien chanté depuis au moins… Station to station). Ce morceau est une tuerie absolue, un des meilleurs tracks de l’artiste depuis une éternité. J’en bande sur place, c’est hallucinant. Ce mec est un dieu ! On n’attendait absolument plus rien de lui et voilà qu’il surclasse à nouveau TOUT LE MONDE !

04 Sue (Or in a season of crime) : Un rythme endiablé, ça pète de partout, guitare, basse, batterie, tout claque et Bowie pose ses vocalises majestueuses comme l’ULTIME réel aristocrate du rock qu’il est incontestablement depuis la mort de Lou Reed. A l’écoute d’un tel morceau, on a juste envie de s’incliner et de dire « Bravo, Maître ».

PS: Mais combien de bras a ce batteur ?!

05 Girl loves : Cela ne ressemble pas à Alabama song mais cela me fait penser à Alabama song par la manière dont Bowie scande ce refrain simplement imparable. Mon dieu, le Bowie de 2016 serait-il redevenu aussi excitant que celui de, au hasard, 1977 ? C’est à peine croyable.

06 Dollar days : Un piano tristounet vite rejoint par un saxophone qui sonne comme la fraicheur de la rosée du petit matin, tu parles d’une intro ! Bowie nous place ensuite un chant plein de nuances digne de sa période Hunky Dory (carrément !). On est vraiment dans le sommet : un chanteur au top du top de son potentiel et qui touche quasi au divin. Alors on se tait, on écoute et on applaudit.

07 I can’t give everything away : Un morceau plus conventionnel pour conclure et qui, pour ma part, évoque quelque peu l’ambiance de Heathen (un album méconnu et mésestimé de 2002 que j’adore !). La voix se la joue cette fois aérienne et émouvante, un peu à la Everyone says hi, si vous voyez ce que je veux dire. Belle conclusion d’un album qui donne la leçon à peu près à TOUS les artistes de la scène pop-rock contemporaine. Le patron est toujours le patron. Dont acte.

Conclusion: Cet album que personne n’attendait replace David Bowie à la première place sur le podium des icônes rock vivantes et en activité. Si ce Blackstar était son chant du cygne, il est simplement majestueux et l’artiste de 69 ans peut maintenant se retirer avec la certitude d’être sorti par la grande porte. A l’écoute d’une telle plaque, on a juste envie de l’appeler MONSIEUR Bowie et de le supplier d’encore nous en livrer d’autres… Please, please, please, comme implorait James Brown. Et moi de crier « One more, one more » comme lorsque je l’ai vu en concert à l’hippodrome d’Ostende en 2002 (souvenir ému). David Bowie, merci de continuer à nous surprendre de la sorte et de parsemer nos vies banales de moments d’orgasmes auditifs d’une authentique grâce.

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (l’épisode bonus)

Dans cette série d’articles, le Sublimator, rockologue distingué, titulaire d’une maîtrise en elvisologie, aborde les albums « live » de Presley de la période 1969-1977.

Elvis live in Las VegasElvis live in Las Vegas (compilation)

Difficile de terminer cette série sans aborder ce coffret d’inédits réédité par Sony Music en septembre et qui couvre précisément le thème qui nous intéresse. Si tout bon elvisologue qui se respecte a pris l’habitude de se méfier des multiples compilations, souvent redondantes et sans grand intérêt historique pour quiconque possède déjà les albums originaux, quelques objets font exception. A commencer précisément par celui-ci, que l’on peut voir comme un complément indispensable à une exploration sérieuse et approfondie de la discographie live de l’artiste. On y dénombre en effet une foule d’enregistrements de performances scéniques totalement inédites sur le marché officiel. Avec tout d’abord un concert complet capté à l’International Hotel en août 1969 (donc assez semblable à Elvis in person) et un second enregistré au même endroit durant l’été 1970 (comparable, lui, aux shows dévoilés dernièrement sur la très vaste réédition Deluxe de That’s the way it is). Certains specialistes pointus ont plusieurs critiques à formuler au sujet de ces deux concerts : quelques parties de piano mal enregistrées auraient apparemment été omises du mix définitif et un long monologue d’Elvis a semble-t-il été déplacé en fin de disque sans raison apparente… (selon le producteur, c’est pour « faciliter l’écoute du concert »). Mais disons-le clairement : il n’y a pas là de quoi fouetter un chat et ces deux « nouveaux » shows raviront les vrais amateurs tant chaque performance du chanteur s’avérait être une expérience unique en soi.

Pour le reste, outre des enregistrements déjà connus de 1970 (dont la plupart des titres étaient parus sur On stage), Elvis live in Las Vegas présente parmi ses quatre CD et quatre-vingt-neuf titres une multitude de captations jamais dévoilées (ou parfois peut-être sur de rares bootlegs) datant de ses résidences à l’Hilton Hotel en 72, 74 et 75 ; la saison calamiteuse de l’hiver 76 n’est par contre pas documentée et c’est sans doute mieux ainsi. Par contre,  l’éditeur a pris soin d’exhumer de ses archives les extraits d’une prestation peu banale de 1956. C’est un fait relativement peu connu mais Elvis avait en effet déjà tenté sa chance à Las Vegas bien avant d’y établir définitivement ses quartiers à l’orée des seventies. Heartbreak Hotel trônait encore au sommet des charts lorsque la proposition tomba : la jeune star montante était conviée à venir divertir les touristes fortunés avec ses déhanchements diaboliques et ses riffs rock’n’roll lors des soirées de gala du New Frontier Hotel. Elvis y séjourna pendant deux semaines, livrant deux shows par jour accompagné de son trio mythique : Scotty Moore à la guitare, Bill Black à la contrebasse et D.J. Fontana à la batterie – le rock band définitif ! Le quatuor partageait généralement l’affiche avec le Freddy Martin Orchestra tandis qu’un humoriste populaire assurait l’avant-programme. La performance d’Elvis se voulait très énergique et l’affiche précisait d’ailleurs The Atomic Powered Singer ; rien que ça ! Il n’y avait pas encore de cuivres ni de chœur, les musiciens allaient droit à l’essentiel et cela déménageait. L’histoire retiendra toutefois que cette première tentative de conquérir Vegas se solda par un échec colossal tant le public du New Frontier semblait peu préparé à de telles prestations. La set-list, pourtant, donne le vertige : Heartbreak Hotel (sexuelle), Long tall Sally (vrombissante), Blue suede shoes (explosive) et Money honey (pétaradante) sont exécutées à un train d’enfer. L’électricité est palpable, les rythmes irrésistibles, c’est un plaisir exquis pour le rockologue averti comme pour le mélomane lambda que de réécouter presque soixante ans plus tard une musique aussi exaltante.

Elvis & Scotty Moore, Las Vegas, 1956

Elvis & Scotty Moore, Las Vegas, 1956

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (X)

Elvis in concertElvis in concert (1977)

Un live de plus, un  live de trop. Bien qu’il soit sorti deux mois après la mort de l’artiste, cet ultime album est considéré comme faisant intégralement partie de sa discographie car Elvis était au courant du projet et avait marqué son accord pour sa sortie. Enregistré en deux soirs, à Omaha dans le Nebraska et à Rapid City dans le Dakota, Elvis in concert fit également l’objet d’une diffusion en television (une première depuis le concert à Hawaii de 73). Ce dernier live, hélas, qu’il s’agisse du film ou du disque, ne revêt aucun autre intérêt que documentaire tant les prestations du chanteur étaient devenues décevantes. Les images de ce concert font même mal au cœur tant l’idole y apparait sous un mauvais jour. Boursoufflé, balourd, gras et visiblement très affaibli, Elvis était davantage devenu le Burger King que celui du rock’n’roll. Quoi de plus cruel en effet que de superposer les portraits de ce monarque déchu avec le souvenir du jeune dieu à la beauté surréelle qui électrisait les foules et causa une véritable révolution culturelle en 1956 ? A tel point d’ailleurs que la photo choisie par RCA pour illustrer l’album date de… 1975, soit juste avant que sa décrépitude physique soit trop avancée… Le roi est mort, vive le roi dit l’adage, et cela précisément l’année où Joe Strummer hurlait « No Elvis, Beatles and The Rolling Stones in 1977 !! ». La mort de l’artiste avait précédé celle de l’homme.

Mais quand Elvis a-t-il perdu son titre précisément ? Certains rockologues situent la fin de son règne dès 1958, lors de son départ à l’armée. D’aucuns pointent la longue agonie artistique des années 60, lorsqu’il gâchait lamentablement son talent dans des comédies musicales indigentes. D’autres, enfin, pensent que c’est à Vegas qu’il s’est abîmé et qu’a commencé son réel déclin. Peu importe au fond, car Elvis a tout de même eu l’intelligence de comprendre que la vie et la carrière d’un rockeur sont indisociables de la scène… Et de sortir coup sur coup plusieurs disques live importants où l’intensité, la ferveur et l’émotion étaient toujours présentes (Elvis recorded live on stage in Memphis restant probablement le plus complet du lot). Mais pour ce qui est du rock pur et dur, de l’énergie et la puissance, des albums comme Live at Leeds des Who, Made in Japan de Deep Purple ou encore Ziggy Stardust : The motion picture de David Bowie détrônent tous ses enregistrements en public des années 70, et celui-ci en particulier. And now, the end is near and so I face the final curtain, la star ne croyait pas si bien dire lorsqu’elle s’appropria ces paroles de My way. Dans les dernières années, ses concerts décevaient le public et se faisaient systématiquement laminer par la critique. Le pan le plus crédible de sa carrière s’achevait tristement et la vedette absolue, bientôt, terminerait également son existence sur le trône (au sens propre comme au figuré) : la fin triste et bien peu sexy d’une icône devenue pacha. Rideau.

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (IX)

From Elvis Presley Boulevard, Memphis, Tennessee (1976)

From Elvis Presley BoulevardElvis Presley Boulevard, c’est l’adresse personnelle d’Elvis à Memphis. A quarante-et-un an, le chanteur fait en effet déjà partie des rares personnalités américaines ayant eu droit à un tel honneur de leur vivant, et il en est fier. C’est là, au numéro 3764, qu’est implanté Graceland, son imposant manoir aux allures de temple grec. Il possède deux autres confortables demeures en Californie, à Beverly Hills et à Palm Springs, achetées du temps de ses années hollywoodiennes, mais c’est désormais dans le Sud, sur sa terre natale, que le roi du rock’n’roll revient se ressourcer. C’est aussi ici qu’il décide, début 1976, d’enregistrer son nouvel album entre deux éreintantes tournées. Sa ville ne manque pas de lieux de qualité pour ce faire (on pense par exemple à l’American Studio, où il enregistra en 69 le fameux From Elvis in Memphis) mais le roi est fatigué et préfère demeurer en son palais. Il fait donc installer un coûteux studio professionnel dans la Jungle Room, un spacieux salon ainsi baptisé en raison de sa décoration d’inspiration africaine. Il y entame un marathon d’enregistrements nocturnes entouré de ses fidèles musiciens, de ses choristes, J.D. Sumner & The Stamps, et du producteur Felton Jarvis.

Car même si sa pochette précise Recorded live, cet album ne sera absolument pas enregistré en public… (Et de souligner l’absurdité de la décision de RCA  Records de placer une photo du chanteur sur scène comme illustration d’un album studio enregistré à Graceland alors que Elvis recorded live on stage in Memphis, capté en concert, était illustré par une photo de… Graceland). Par « live », on entend ici qu’Elvis et son groupe jouent leurs parties ensemble, dans la même pièce, dans des conditions comparables à celles d’un show. Il ne leur faudra que six nuits pour mettre en boîte dix nouvelles chansons de très haute tenue. Toutes ont pour theme commun les passions amoureuses déçues. Et ce alors que, dans le privé, Elvis vit une relation compliquée avec l’ex-reine de beauté Linda Thompson (*), de quinze ans sa cadette…

Hurt, Never again, Solitaire, Love coming down, I’ll never fall in love again… les titres annoncent la couleur ! Mais la qualité des chansons et la voix d’Elvis – plus profonde, chaude et adulte que jamais – rassurent tout le monde car l’homme est alors au plus mal. Obèse, insomniaque, gavé de medicaments, il sombre peu à peu dans la paranoïa et la démence. Lorsqu’il n’achète pas des voitures de luxe pour les offrir à de parfaits inconnus (dont souvent des policiers), il se goinfre d’hamburgers, s’exerce au tir sur son téléviseur ou fomente des projets insensés. Une nuit durant ces séances, alors que les musiciens sont partis se coucher, il réveille ses gardes du corps Red et Sonny West pour leur parler de son désir d’assassiner tous les dealers de Memphis… Il est pressé d’agir car il pense que l’enregistrement en cours à Graceland lui fournit  un alibi parfait, si bien que les frères West auront du mal à le convaincre de renoncer à cette folie… Le public n’en saura rien sur le moment et se contentera d’acclamer un album studio d’une pure beauté.

Linda Thompson et Elvis

Linda Thompson et Elvis

(*) Cette ex-Miss Tennessee, participante au concours de Miss America et actrice occasionnelle, épousera par la suite le champion olympique d’athlétisme Bruce Jenner, plus connu aujourd’hui comme le beau-père transsexuel de Kim Kardashian… Le monde est petit !

Petite leçon d’elvisologie : les « live » 70’s (VIII)

Elvis Today (1975)Today (1975)

Bien que l’illustration de sa pochette puisse le laisser supposer, Today n’est à l’origine pas un album live d’Elvis. Que du contraire, il s’agit de son tout dernier véritable disque studio. Si l’on en parle ici aujourd’hui, c’est parce qu’il a une actualité qui le place désormais dans la cible de cette rubrique… L’album vient en effet d’être réédité par RCA dans le cadre de sa fameuse collection Legacy avec, en guise de CD bonus, exhumé des archives du label, rien de moins que l’enregistrement intégral d’un concert de la tournée américaine de 1975.

En mars, l’album Elvis recorded live on stage in Memphis avait valu à Presley de remporter le troisième Grammy Award de sa carrière pour l’interprétation toute en puissance et en émotions de How great thou art ; le Grammy du meilleur album de l’année étant remporté par Stevie Wonder. Cette consécration incite Elvis à continuer à tourner de plus belle : il donnera cent-et-sept concerts en tout durant l’année 75, avec un final en forme d’apothéose, le soir du réveillon de nouvel an, en présence de plus de soixante-deux mille spectateurs réunis au Pontiac Silverdome, le stade couvert géant du Michigan (*). Démarrée par une résidence d’un mois au Hilton Hotel de Las Vegas, sa tournée l’amène à traverser une fois encore les Etats américains (les rêves de tournées européennes et asiatiques étant définitivement enterrés…). Les vingt-deux titres proposés sur le CD bonus joint à Today (édité sous le titre Recorded live on tour May-June 1975) sont captés dans des villes du Sud comme Dallas, Houston et, à nouveau, Memphis : soit autant de cités entièrement acquises à la cause de l’enfant du pays.

La question que l’on devine sur toutes les lèvres des apprentis elvisologues : ce ‘nouveau’ live se démarque-t-il d’une quelconque manière des précédents ? A vrai dire, non. La set-list est comparable à celle du concert de 74 à Memphis et, dans les grandes lignes, proche de ce qu’on a entendu à Hawaii en 73 et New-York en 72. La recette est toujours la même : Strauss en intro, suivi de See See Rider, une ou deux séquences ‘hits rock’n’roll vintage’ lourdement réorchestrés (I got a woman, All shook up, Hound dog, etc., sans oublier l’habituel medley), le single du moment (T-R-O-U-B-L-E, précisément tiré de l’album Today), puis place à l’émotion avec le gospel : Why me Lord, How great thou art (livrée dans une version beaucoup moins convaincante qu’à Memphis l’année précédente) et l’inévitable An American trilogy (vandalisée par un cri ridicule juste avant le premier couplet). Et puis, surtout, beaucoup de bavardages… A l’instar d’un Sinatra, Elvis aime un peu trop parler sur scène et plaisanter avec son public (ce qui donna d’ailleurs lieu en 74 au complètement ridicule LP Having fun with Elvis on stage).

On termine, comme d’habitude, avec Can’t help falling in love puis c’est l’habituelle avalanche de tambours et bonsoir tout le monde : Ladies and gentlemen, Elvis has left the building. Thank you and good night. Autant dire donc que ce disque bonus de Today n’apporte pas grand-chose à l’imposante discographie live de Sa Majesté le King Presley. Il retiendra à coup sûr l’attention des collectionneurs et fans obsessionnels du mythe (au même titre que les six concerts inédits dévoilés dans la réédition RCA Legacy de That’s the way it is), mais il ne devrait pas passionner outre mesure le fan lambda (lequel peut continuer à se contenter de Aloha from Hawaii pour avoir un témoignage pertinent de la carrière scénique d’Elvis dans les années 70). Amen.

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(*) Avec 62.500 spectateurs rassemblés au Pontiac Silverdome le 31 décembre 1975, le triomphe d’Elvis doit être quelque peu relativisé. Il faisait en en effet moins bien que The Who, qui avait vendu près de 75.962 billets pour son concert dans cette même arène trois semaines plus tôt. Led Zeppelin ferait encore mieux deux ans plus tard avec 76.229 entrées payantes. Le record de la plus grande assistance en ce lieu est toutefois détenu par… le pape Jean-Paul II, qui y a ressemblé 93.682 fidèles en 1987. Pour donner un odre de grandeur, précisons que Madonna, au sommet de sa gloire dans les années 80, n’y avait attiré « que » 56.000 fans…