Lettres sublimées (XIX)

Albin est quelqu’un avec qui j’aurai adoré me confronter, car le tout aurait été basé sur un même accord ponctué de riffs dissonants. Quand je pense à lui, je me dis que, tout simplement, il y a un moment où il s’est rendu compte qu’il lui fallait bien une fin et qu’il a choisi la mauvaise, car il n’a pas pensé à me demander où acheter ces fameux cercueils avec lecteur audio intégré.

Par contre, j’ai arrêté de parler de politique tout comme je ne parle plus ni aux avocats ou aux médecins, car ce sont tous des maniaques du pansement là où je préconise le garrot ; le garrot arrête la bêtise, le pansement la masque pour qu’elle puisse couler jusqu’à la fin. Je suis sans cesse accusé d’être un monstre — par toi le premier, encore que j’adore cela —, alors que je suis finalement l’un des rares à réellement défendre la vie, même si c’est avec le plus profond détachement.

Mais, tu sais, les miroirs sont pour moi comme les BMW contre lesquelles j’urine lorsque les toilettes de bars sont bouchées par les videurs prévoyants : une impasse intellectuelle. Notre émission radio restera à jamais inédite et c’est sans doute pour le mieux, même si cinq minutes de notre ivresse vaut déjà plus que toute la discographie de Prince, mort dans un ascenseur ; tout un symbole.

Sean Connery disait que ce n’était pas le futur qui lui faisait peur, mais plutôt le passé ; dans le même temps, Tom Selleck avouait qu’il ne baisait jamais aussi bien qu’à moitié endormi. Si tu voulais résumer ma vie, disons qu’elle serait une toupie infinie virevoltant entre ces deux (grands) guignols et cela vaut déjà plus que toutes mes critiques musicales, qui ont ceci de commun avec celles d’Yves Adrien : à ma mort, leur cote n’augmentera pas. C’est un autre symbole, paradoxalement plus porteur.

Lisez la correspondance complète.

The Divine Comedy – ‘A Short Album About Love’

51nbpjeq1ulDeux chansons entoureraient l’album : La La Love You des Pixies et Je déconne de Jad Wio. Au milieu, l’amour de l’amour, avec cet humour anglais, peut-être le seul à même de parler le plus efficacement de ce que la vie fait semblant de nous offrir. Bien sûr, la vérité vient de la bouche de Lou Reed le Berlinois, mais même au plus profond désespoir amoureux, lorsque l’on découvre qui est vraiment l’autre, cette sucrerie impromptue et totalement dénuée de citron a cette faculté propre à l’Art de nous revigorer ; soit pour recommencer parce que nous n’y avons pas pris garde, soit pour redéfinir des priorités rattrapant l’altruisme passé. Bien sûr, il est également possible d’écouter en boucle Plenty More des Squirrel Nut Zippers, mais le reste de l’album — en somme : tout ce qui précède cet excellent titre — est languissant de faiblesse et, de toute façon, il serait absurde de remplacer une relation monogame par une dépression du même acabit. Et puis, tout cet optimisme démagogique manque cruellement de finesse face à ce monument indépassable, y compris par l’intéressé, qu’est A Short Album About Love. En un sens, il est d’ailleurs difficile de ne pas le rapprocher du This Is Hardcore de Pulp, au sens où ce sont deux disques indispensables qui sonnent en cœur, tout en étant chacun l’antinomie de l’autre, le glas de l’insouciance, à défaut de la jeunesse ; car si le passage à l’âge adulte est celui où les illusions s’envolent, alors ce sont deux véritables albums de l’adolescence, ce moment où l’on renverse la table de l’enfance en se disant que cette fois-ci est la bonne. Deux chansons, donc, pour entourer le sommet de The Divine Comedy, dont la fulgurance n’est justement pas sans rappeler celle d’une histoire d’amour, avec cette acmé précédant la fameuse dépression postcoïtale, ce goût amer de la descente parce que trop ne peut jamais être assez pour la petite mort. En cela, c’est un excellent album pour se suicider.

Hooverphonic – ‘In Wonderland’

Hooverphonic - In WonderlandPatatras.

La tentation est grande d’être exceptionnellement de mauvaise foi et d’écrire que la raison pour laquelle les Belges produisent surtout de la musique électronique est que cela les dispense d’apprendre à jouer d’un instrument, correctement qui plus est. En cela, le nouvel album d’Hooverphonic, qui ne m’a jamais agacé, mais ne m’a jamais non plus fait lever plus d’un sourcil à la fois, est une occasion en or pour se lâcher un bon coup sur des gens qui ne m’ont jamais calculé et dont même — renseignement pris auprès du désintéressé — Jérôme Delvaux n’a pas vraiment dit de mal. À ce niveau-là, ce serait même du Phil Spector que de taper sur la chanteuse qui sonne comme Duffy sur la première piste, ce qui est bien engageant, mais reprend un timbre plus commun par la suite ; ce n’est pas un bâton qui m’est tendu, mais littéralement un poteau télégraphique, pour les régions flamandes où cela existe encore.

Sauf que je ne suis pas né de la dernière pluie et j’ai bien compris que tout cela est un nid de chausse-trappes façon Spy vs Spy.

Ce qui fait que je préfère les dénoncer au Mossad comme étant des fans du Pizzicato Five qui ont mal tourné (comme le P5, d’ailleurs), même si la troisième piste est pas mal du tout. D’ailleurs, je l’aime bien, c’est le genre de simple qui vous propose nonchalamment d’acheter l’album (si vous êtes un vieux con comme moi) ou d’aller les voir en concert pour autre chose que baiser dans les chiottes (si vous êtes un jeune pas encore trop vieux). Nous ne sommes pas au niveau d’un Unbelievable d’E.M.F. ou encore d’un Je fume pu d’shit des Stupeflip et je n’ose même pas parler d’un Massive Luxury Overdose des Army of Lovers, c’est-à-dire d’un album que l’on achète pour une chanson et qui se révèle être le contraire d’une escroquerie avec le temps.

Car si E.M.F. et Stupeflip ont au moins produit un tube chacun, puis une tripotée de merdes affligeantes tout autour, il serait malhonnête de dire qu’il en va de même pour Hooverphonic ; d’abord parce que l’album n’est pas si mauvais et ensuite parce que Badaboum ne sera jamais un succès intemporel. C’est en fait un genre de disque bien particulier, que j’appelle le disque « Oüi FM » : une chanson pas mal que l’on passe agréablement en boucle sans que personne ne se rappelle jamais de quoi il s’agissait et un album qui n’appelle pas à rester debout la nuit place de la République, mais plutôt assis le cul dans sa bagnole pendant un embouteillage diurne du périphérique en rêvant d’Aurélie « Oui je suis une nana et oui je passe du Muse dans Bring The Noise » Communier avec qui l’on aimerait bien mouiller ses draps.

Or c’est dans ces moments-là que je savoure d’être motard, parce que je choisis mes tubes plutôt que l’entube et que j’ai bien mieux dans mon lit qu’une planche qui passe de l’alternatif en kit à la radio en posant à côté d’une canette de 8.6.

Sexe, drogues, rock’n roll, tout est sous contrôle.

Et mine de rien, aujourd’hui en France, les Brigandes sont le dernier groupe rock francophone encore en activité. Car finalement, les opinions sont comme les manifestations : elles n’ont de valeur qu’à partir du moment où le nombre de tués dépasse la centaine.

(À savoir qu’elles vendent plus de disques que Dan Gagnon de places.)

Dix ans de critiques (III)

Nous avons vu dans les épisodes précédents (ici et) dans quelles circonstances le webzine Pop-Rock avait vu le jour, en 2002, et comment il avait pris son envol. Faisons aujourd’hui un bond dans le temps jusqu’en 2008, année de l’arrivée dans la rédaction du plus controversé – mais aussi du plus remarquable – des auteurs ayant contribué au projet : Yû Voskoboinikov. 

– Episode 3 : Le point de vue de Yû –

J’ai connu Pop-Rock, quand il n’était encore que .be, par les hasards de Google qui m’a conduit à un article de Geoffroy Bodart sur l’album III de Led Zeppelin. Un résultat sans aucun rapport avec ma requête, mais dont la lecture m’enthousiasma au point de m’inscrire à la liste de diffusion du site après l’avoir longuement parcouru.

C’est par cette dernière que j’entendis Jérôme supplier qu’on la fasse taire : Claire Chanel débarquait avec sa vulve en feu, vite démasquée, mais ce n’était pas bien grave, tant c’était percutant et amusant, et bien plus positif que tous les passifs se laissant porter jusqu’à la noyade par le courant.

J’ai bien dû commenter sur Pop-Rock, mais je crois que je préférais surtout commenter chez Claire, parce que le but avoué me semblait être la polémique, mais jamais gratuite. Au contraire, un coup de pied dans les fourmilières des pousse-mégots baisse-froc, des arrivistes incompétents n’arrivant même pas à se hisser au niveau pourtant très bas d’un Georges Duroy. Quelque chose qui allait dans le bon sens, qu’il soit rock’n’roll ou non. De toute façon, la fixette du peuple pour le rock’n’roll n’est que le symptôme d’une adolescence subie plutôt que profitée ; les rêves ne font toujours pas la vie.

Plus particulièrement, je me souviens avoir souvent répété que l’on s’en foutait que Claire soit Jérôme ou quelqu’un d’autre. Comme d’habitude, le sage montre la lune et les imbéciles mordent le doigt. Enfin, ils essayent de sauter assez haut pour le faire, mais manque de chance, la mode des platform-boots était alors passée.

Également, je me souviens avoir diffusé chez Claire une liste de groupes dont « elle » m’avoua n’en connaître aucun. Cela peut sembler anodin, mais je préfère nettement une personne honnête me disant qu’elle ne connaît pas plutôt que des gens médiocres raclant les fonds de poubelle pour se donner une crédibilité à jamais inaccessible. D’abord parce que de la merde reste de la merde, même lorsqu’elle est indé et connue de seulement trois pleupleus (l’artiste, sa mère, et le raté qui veut se donner de l’importance), ensuite parce qu’une personne qui ne connaît pas est une occasion de partager quelques bons disques autour d’un bon verre ; ou par le biais d’une chronique.

À force de commentaires chez Claire, Jérôme, déjà en mal de rédacteurs, m’a finalement demandé d’écrire pour le site, ce que j’ai accepté nonchalamment en me disant que cela ne durerait pas longtemps. Je mentirai en disant que je ne l’avais pas vu venir, et je regrette juste de ne pas voir la tête de Jérôme quand il lira que j’avais fait le pari de susciter son intérêt au point qu’il m’embauche. Ce qui, toute modestie gardée, n’enlève rien à son flair.

Cela arrivait à point nommé : j’avais fait le tour de mon dernier pari, et je cherchais un nouveau terrain de jeu pour expérimenter et continuer d’avancer. Écrire pour Pop-Rock, c’était comme se jeter dans une arène où les tomates à peine nées remplaçaient les fauves, ce qui en un sens est encore pire que les jeux du cirque : car les fauves, eux, ont au moins le mérite d’être des adversaires. À Pop-Rock, il faut accepter le fait qu’il n’y a d’opposition que soi, ce qui est propice à tous les débordements. Et c’est sans doute cela qui est le plus intéressant, et qui donna d’ailleurs lieu à un autre pari, encore une fois réussi, mais seulement avec Jérôme : être censuré par un rédacteur en chef authentiquement scandalisé. Mais encore une fois, jamais gratuitement. Ce n’est pas qu’une question de hauteur : l’imbécile n’arrive pas à mordre le doigt aussi parce qu’il ne voit pas.

Pour le reste, je savoure le fait que même ces biographies ne sont finalement qu’un bout de la face visible de l’iceberg, et que nos plus beaux coups resteront secrets pour plusieurs années encore, le temps de la prescription. Mais là, j’en dis trop et pas assez, et c’est finalement la meilleure façon de définir un Pop-Rock peut-être pas encore tout à fait mort.

Stay – ‘Loading’

Alors quoi ?

Parler de Stay, c’est parler de l’une de ces multitudes de groupes de jeunes qui vivent de boulots alimentaires en attendant que leurs notes irresponsables leur permettent de passer au pain blanc. Les soutenir, c’est admettre que l’on devient un vieux con dont la dernière utilité est de donner un coup de pouce aux impétueux garnements qui sont en train de lui botter le cul afin de faire place nette. Et si en plus, le critique place en douce un de leurs titres lors de l’une de ces soirées bruxelloises élitistes – enfin, Belgique, élitisme, nous nous comprenons… – et que le public sophistiqué se mette à sortir ses calepins numériques pour prendre la référence, là, nous ne touchons plus le fond : nous le creusons méthodiquement.

Des concerts et une galette, que je n’ose même pas qualifier d’album avec ses maigres cinq titres dont aucun de trop ; c’est déjà plus que n’importe quel disque de Noir Désir ou Superbus, ceci dit. Également, un petit côté burtonien, non pas pour l’apparence crypto-gothico-manga de la pochette, mais cette danse constante sur le fil du rasoir à la façon de Big Fish : constamment titiller la flamme du ridicule sans jamais qu’elle ne parvienne à brûler. Pourtant, ils essayent. Entre deux fulgurances qui leur sont propres, les membres du groupe semblent vouloir s’approprier tous les clichés de la pop-rock, une sorte de The Glove à l’envers, qui annoncerait deux décennies de musique vingt ans après la fin. Mais le fait est que cela fonctionne, et plutôt bien.

Pour le coup, cela m’a rappelé mes errances à Tôkyô, mes dépenses en pilules contraceptives afin que la chimère de luxe ne l’emporte pas sur l’avidité de luxure, et Strawberry Storm qui, comme Stay, cultivait son originalité naissante au milieu d’une mer de clichés énerg(ét)iques que n’aurait pas dédaignés Eiichirō Oda. Aujourd’hui, ils se sont séparés sans jamais avoir connu le succès, ni jamais vraiment avoir su cultiver leur son jusqu’au bout. Parier sur des petits jeunes comme Stay est tarte à la crème, et à moins de vivre sur ses lauriers comme le N.M.E. ou Jérôme Delvaux (les Klaxons, hein ?), je préfère encore les enterrer vivants et espérer qu’ils auront la hargne nécessaire pour s’en sortir. Pour le reste, nous verrons bien dans dix ans si j’ai eu raison de garder leur disque en me disant qu’il prendrait de la valeur.

Björk – ‘Homogenic’

Pour varier les styles et les plaisirs, Sublimation s’ouvre à d’autres auteurs. C’est avec joie que nous accueillons aujourd’hui Yû Voskoboinikov, chroniqueur parisien ayant exercé ses talents sur – entre autres – Pop-Rock.com pendant près de quatre ans.  

Björk m’en secoue une sans remuer l’autre.

Ce n’est pourtant pas comme s’il n’y avait rien chez elle. C’est une personne travailleuse, avide d’apprentissages et d’expérimentations. Elle peut paraître froide au premier abord, mais c’est parce que regardant toujours droit devant elle le futur potentiel plutôt que les suiveurs incapables de considérer avec raison leur présent. Pouvons-nous reprocher à quelqu’un de ne pas aller de l’avant alors que des nations entières comme la Grèce ne sortent de leur apathie que pour dénoncer cette injustice intolérable qui consiste à rembourser ses dettes ? Assumez, les mecs !

Son chant peut sembler déroutant, mais c’est voulu. Là encore, il y a une recherche, une volonté de prendre des risques et de sortir des sentiers rebattus, de ne pas s’enfermer dans cette chanson éternelle comme Nicola Sirkis. Elle n’a plus rien à prouver, et se moque éperdument que vous ne soyez pas à niveau. La démocratie a les niveaux d’éducation les plus faibles parce qu’elle ne permet pas de forcer les gens à s’éduquer. C’est pour cela que la Rome républicaine conservait une élite à même de guider le bétail plébéen, et c’est cette incapacité à instaurer une véritable aristocratie qui nous envoie dans le mur. Slavery gets shit done; it saves it too.

Ses derniers albums ne sont intrinsèquement pas mauvais. Björk n’était pas finie avec Medúlla comme une suiveuse dont j’ai oublié le nom a pu l’écrire en son temps. Certes, avec Volta, le doute était permis, même si tout le monde s’était extasié devant cet autoplagiat putassier. Mais il est indéniable que Biophilia est une pierre apportée à l’édifice commun, même s’il est encore trop tôt pour en tirer les leçons ; d’autant plus que tout cela est finalement très technique, et ne s’adresse donc qu’à une poignée de techniciens prêts à continuer là où Björk a cru bon de s’arrêter.

Au final, je ne conserve qu’un seul album de Björk. Un album à partir duquel j’ai créé ma propre mythologie en prenant grand soin de ne jamais apprendre quoi que ce soit à son sujet. J’imagine Björk venant de se faire plaquer, et par son mec et par sa maison de disque, et qu’elle se retrouve au pied du mur tel Morrissey lorsqu’il a enregistré son propre Homogenic avec Vauxhall and I. Un chant du cygne avant que les plumes n’aillent dans un coussin de supermarché et la chair aux cochons. Car il n’y a de plus beau que la mort que l’agonie.