Par un curieux hasard du calendrier, j’ai rallié deux jours de suite le Cirque Royal cette semaine. Mercredi pour Kasabian, jeudi pour Simple Minds. Dans un cas comme dans l’autre, le plan s’est décidé en dernière minute : des places se libéraient et j’ai eu l’opportunité d’en bénéficier (les deux concerts affichaient complet depuis des mois). Entre l’insolent « Best British Group » actuel (selon le verdict des derniers Brit Awards) et un groupe d’Ecossais vétérans de la new wave, en théorie, il ne devait pas y avoir photo. Je me disais que Kasabian allait tout emporter sur son passage (moi avec) et que Simple Minds serait probablement un brin ringard, voire poussif. J’avais tort dans les deux cas.
De Kasabian, j’avais acheté (et aimé) le premier album à l’automne 2004. Malgré leur choix de nom d’un goût douteux, tiré du patronyme d’une des complices de Charles Manson, ces prolos de Leicester ont capté mon attention avec leurs singles L.S.F. (Lost soul forever) et, surtout, Club Foot. Ce dernier en particulier n’avait absolument rien à envier aux tueries que sortaient au même moment les nouveaux venus Bloc Party et The Killers. Véritable arme de destruction massive pour dancefloors de soirées rock, Club Foot n’était pas loin de la puissance des premiers Chemical Brothers, avec en sus une arrogance typiquement britannique. L.S.F., le simple suivant, révélait, lui, tout à la fois un vrai sens du groove et une habilité à écrire des hymnes calibrés sur mesures pour les stades. Ces deux titres ouvraient la voie pour un album certes pas parfait mais néanmoins inventif, bien équilibré et remarquablement produit. Par la suite, toutefois, allez savoir pourquoi, je n’ai suivi la discographie de Kasabian que de très loin. Il n’y a pas de « bonne raison » à cela, j’ai simplement écouté d’autres trucs.
Les voir pour la première fois en live huit ans plus tard, a priori, pourquoi pas ? Le groupe a collectionné les succès depuis 2004 et peut s’enorgueillir d’une réputation plutôt flatteuse en live. Comme attendu, c’est face à un Cirque Royal comble que le gang se produit ce soir. Les musiciens font leur entrée sur une intro électro et invectivent directement le public. « C’est quoi c’te ambiance, ici ?! » semblent demander le chanteur Tom Meighan et le guitariste Sergio Pizzorno – les deux leaders incontestés du groupe, excités comme des puces –, en faisant de grands signes à la foule. Pizzorno, d’apparence plus déglinguée que jamais, est le Martin Gore du groupe : il écrit et compose seul toutes les chansons. Meighan est donc dans le rôle de Dave Gahan : c’est le type qui passe sa vie à chanter soir après soir les paroles d’un autre. Bon chanteur, charismatique, il se présente ce soir looké à la George Michael (celui de la fin des années 80) : cheveux gominés, petite veste en jeans à cols relevés, lunettes noires. Je sais que deux journaux belges l’ont déjà écrit cette semaine, mais ce n’est pas de la pompe : c’est exactement ce qui me vient à l’esprit en le voyant arriver sur scène…
Soutenu par un light-show absolument magistral, Kasabian déroule les morceaux efficaces à un train d’enfer. Le niveau d’intensité est tellement élevé que le moindre titre un peu moins rythmé fait retomber l’ambiance… avant qu’elle reparte de plus belle dès l’annonce du hit-single suivant. Et pourtant, et pourtant… Aussi bon soit ce set musicalement, je dois bien reconnaître que ce groupe, en 2012, ne fait pas exactement partie de « ma culture » (pour la faire court : ils sont trop fans d’Oasis et pas assez de Bowie). Je ne m’ennuie pas une seconde (ma compagnie est de top qualité !), mais ce n’est pas non plus mon concert de l’année. Un peu trop ostensiblement décidé à devenir le prochain U2, Kasabian la joue tellement bigger than life que ses membres semblent presque se sentir à l’étroit au Cirque Royal… Je ressortirai quand même de là avec l’impression d’avoir vécu une expérience bien rock’n’roll. L’omniprésence de fans anglais ivres, les clashages de bières, la tension ambiante et les diverses bagarres ayant émaillé le concert n’ont fait que renforcer ce sentiment qu’il se passait un truc pas banal.
C’est encore un brin fatigué de la veille que je reprends la route du Cirque jeudi soir. Après avoir annoncé sur Facebook que j’étais prêt à acheter une place pour Simple Minds à un prix indécent, une personne sympathique m’a donné les coordonnées de quelqu’un qui en proposait une au prix normal (il y a encore des gens honnêtes en ce bas monde). Simple Minds est à Bruxelles ce soir dans le cadre de sa tournée 5X5. Le contrat qu’ils nous proposent est simple : ils vont jouer cinq morceaux de chacun de leurs cinq premiers albums, ni plus ni moins. Ils ne sont donc pas là pour défendre un nouvel album dont personne n’a rien à foutre, ni pour rejouer une énième fois les hits pompiers qui en ont fait l’un des groupes les plus vilipendés des années 80, mais bien pour faire honneur à la période la plus artistiquement respectable de leur discographie. Je suis un fan inconditionnel de leurs productions de cette ère 1979-82, et c’est pourquoi je me suis enfin décidé à aller les voir. Je n’avais jamais franchi le pas auparavant, n’ayant aucune envie d’hurler « Hey! Hey! Hey! Hey! Hey! Don’t you forget about meeeeeeeee ?!? » avec une bande de quadras bedonnants. Mais un concert garanti sans Don’t you, sans Alive & Kicking, sans Belfast child et autres horreurs de leur période commerciale, je suis partant !
A vingt heures pile, les lumières s’éteignent déjà. Bien que sold-out, la salle n’est pas encore complètement remplie : certains spectateurs n’arriveront que vers 20h30, voire 20h45, bien à leur aise et naïvement persuadés que le show ne commencera pas avant 21h, comme de coutume en ce lieu. Sauf qu’il n’y a de première partie et que le groupe a vingt-cinq chansons à jouer puis un avion à prendre, il n’y a donc pas de temps à perdre ! Le concert s’ouvre par un I travel bien de circonstance. Ce morceau, durant lequel Jim Kerr cite nommément Brian Eno, est tiré de l’album culte de 1980 Empires & Dance, soit la pierre angulaire de l’œuvre des Ecossais : un disque inégalé et pourtant méconnu, à des années lumières de ce qu’ils ont pu faire par la suite. Froid, mélancolique et résolument européen, cet opus affiche bien plus de similitudes avec la musique cafardeuse de Joy Division qu’avec celle, hédoniste et légère, de Duran Duran, ce que beaucoup de gens continuent manifestement d’ignorer.
Le post-punk et naïf Life in a day, l’expérimental Real to real cacophony, les plus spleeniques et urbains Sons of fascination et Sister feelings call (réédités en un seul LP et considérés ce soir comme un unique album) et le fringant New gold dream sont quatre autres malles aux trésors dans lesquelles le groupe pioche les titres de sa set-list. Autant dire que les puristes s’en prennent plein la figure, c’est du pur bonheur ! Car en prime Jim Kerr est en grande forme vocale, et la musique claque comme il se doit. Dans le dernier cinquième du set, un Theme for great cities de toute beauté viendra me couper les jambes et trouver contre toute attente sa place parmi mes meilleurs souvenirs de concerts ever.



