Comment tu épelles Paris ? P.A.R.I.S. ? Non, non, non, Paris, c’est M.E.R.D.E. (*)

On continue dans la série des articles inédits avec ce texte rédigé sous la forme d’un billet d’humeur en juin 2016, au retour d’un city-trip ‘theâtres & musées’ à Paris, et curieusement jamais publié.

Is Paris burning ?

2016, belle année ! –, Daniel Darc chantait de son air le plus désabusé “A Paris, il n’y a rien à faire” (P.A.R.I.S., Taxi Girl). Rien à faire ? Etonnante affirmation venant d’un jeune homme ayant la chance de vivre dans une capitale incroyablement riche en bars, théâtres, salles de concerts, sans oublier les musées et, inévitablement, les nightclubs. De temps en temps, le Sublimator quitte ses quartiers paisibles d’Ixelles-la-Belle pour se rendre quelques jours sur place afin d’humer l’agitation et prendre la température de la Ville Lumière.

Un bel après-midi dans le Jardin des Tuileries. Dans le cadre de la Fashion Week, on croise Dakota Fanning et Olivia Palermo venues assister au défilé Valentino. Leur élégance et la flamboyance de leur apparat tranchent avec la misère de milliers de déshérités croisés au hasard des rues. Jamais sans doute depuis le début du XXème siècle, Paris n’aura été aussi pauvre et tellement riche à la fois. La mendicité est omniprésente et très envahissante : sur les grands boulevards, on se fait aborder tous les dix mètres. « Vous avez-vu cette bague en or par terre ? Elle doit valoir une fortune… Je l’ai vue avant vous, mais si vous me donnez cinquante euros, je vous la laisse… Allez, disons quarante ! Bon, OK… trente !  ». A la station Châtelet, un SDF ivre mort s’écroule et provoque l’arrêt complet de la rame pendant de longues minutes. De retour d’une soirée de pure détente au Théâtre des Variétés, le choc est rude. « Le train ne repartira pas en raison du malaise d’un passager » annonce la RATP. Le malaise, voilà bien un mot qui décrit les sous-sols de Paris. La malaise est partout, palpable, dérangeant. L’alcoolisme aussi d’ailleurs. Cet homme saoul, vulgaire parasite en perdition, symbolise parfaitement à lui seul la faillite de cette société. Etendu au sol dans l’indifférence générale – ou pire : l’hilarité –, il attend des secours qui ne sont absolument pas pressés de venir… Car un clodo puant de plus ou de moins, au fond, quelle importance ?

Près de la Porte Saint-Martin, le quartier populaire où se trouve le Théâtre du Splendid, on ne croise quasiment plus un seul Français de souche (ainsi que les médias les désignent pudiquement pour ne pas utiliser le mot « blanc »). Ce soir, une famille de Roms y dort dans la rue, à même le sol, avec un enfant en bas âge blotti sous des couvertures crasseuses. Que fait Manuel Valls ? Ah oui, à la demande de sa femme, il fait chasser les mendiants roms du quartier chic où il reside… N’est-il pas proprement affolant de réaliser qu’il a fallu que ce soit Coluche (un humoriste !!!) qui crée les Restos du Coeur alors que le Parti Socialiste, pourtant au pouvoir, n’y avait jamais pensé ? Non, plutôt que de combattre la pauvreté, les socialopes, sous l’égide de Tonton, ont préféré créer SOS Racisme : une institution dont le rôle caché a manifestement toujours été de créer le racisme, favoriser la xénophobie et renforcer insidieusement le rejet de l’étranger. Et ce dans le but évident de promouvoir le FN et donc d’affaiblir électoralement la droite classique (et cela a parfaitement fonctionné jusqu’en 2002, mais Mitterrand n’était plus là pour le voir…).

« A Paris, tout a tellement changé que ce n’est même plus une ville, c’est juste une grande poubelle. Et la poubelle est pleine depuis si longtemps… » (P.A.R.I.S., Taxi Girl, 1984)

Eblouissement devant L’origine du monde, de Courbet, ou le Le déjeuner sur l’herbe, de Manet, au Musée d’Orsay. Balade sur les quais de la Seine. Apéritif prolongé au Café de Flore. Détour par le Palace, jadis la discothèque la plus moderne et avant-gardiste du monde. Et puis retour à la réalité : la pauvreté,  les mendiants et les pick-pockets qui s’affairent sur les Champs-Elysées. Chaque nuit ou presque, des gens dorment ou meurent sous les ponts dans le désœuvrement le plus total. Et que font les énarques du Parlement ? Ils votent une réforme du code du Travail qui va créer encore davantage pauvreté chez les gens d’en bas et, dans le même temps, enrichir considérablement les oligarques titulaires d’un compte offshore  (c’est-à-dire, bien souvent, eux-mêmes). Et puis ils lisent nonchalamment Libé à la terrasse de cafés des beaux quartiers pendant que leurs femmes dévalisent les boutiques huppées. A Saint-Germain-des-Prés et au Trocadéro, une bière pression quelconque se négocie aux alentours de 10 euros le verre de 25cl : ce n’est pas que du vol, c’est de la folie !

Et la folie, parlons-en… Paris semble remplie de fous, de déséquilibrés et doux dingues en tous genres – agressifs ou non. On en croise partout et tout le temps, dans les rues, dans les bars, dans le métro… S’il fallait résumer la population parisienne sur base de nos récentes observations, en caricaturant un tout petit peu et sans compter les touristes, on aurait d’un côté de richissimes bourgeois et, de l’autre, des mendiants et des fous. Et entre les deux, rien. Strictement rien, comme si le Parisien de base était soit un clochard soit un millionnaire vêtu de pied en cape de marques prestigieuses. Et comme tout le monde ici écoute du hip-hop (même les bourges, pour se donner un genre), ils ne chanteront pas Taxi Girl avec nous : M.E.R.D.E. !

(*) Paroles extraites de la chanson ci-dessus.

Je suis la nuit, je suis ton destin, alors suis-moi, suis-moi… (*)

Benjamin Schoos annonce la sortie en mars de son premier best-of, Profession chanteur, qu’il viendra défendre sur scène au Botanique à Bruxelles le 1er avril. Cette double info parue ces jours-ci dans la presse musicale m’a rappelé un  petit article que j’avais rédigé en 2014 au sujet de son concert à l’Archiduc avec Bertrand Burgalat. Pour une raison aussi inexpliquable qu’obscure, celui-ci n’avait jamais été publié…  

Bertrand Burgalat & Benjamin Schoos @ Archiduc, 2014

La noblesse de la pop
3 février 2014

Quelques notes retrouvées ce matin dans mon calepin de concerts :

Burgalat en gala,
Schoos, c’est autre chose,
Avec les Loved Drones, c’est pas la zone,
Dop Saucisse, faut pas que tu glisses,
A l’Archiduc, j’ai … (rime à trouver)
Gilles Vanneste, merci pour la guest.

Début de la review :

* (Paragraphe de présentation de Bertrand Burgalat supprimé car ressemblant trop à une fiche Wikipedia.) *

Sur le coup de 21h, la star du soir (NdJD: Bertrand Burgalat) commence son concert seul au piano – le fabuleux piano à queue de l’établissement, qui a déjà une longue histoire derrière lui ; Chet Baker y a joué, Bryan Ferry s’y est accoudé – et il charme immédiatement l’assistance par sa voix de velours… Une foule compacte se presse face à lui ; on y remarque des exilés fiscaux frenchies, des altermondialistes rentiers, mais aussi de nombreux artistes bruxellois subventionnés, des journalopes, des poseurs pop ou encore un hipster barbu déguisé en clochard dégueulasse (le t-shirt de Sonic Youth additionné à sa présence dans une soirée sur invitations semble confirmer qu’il s’agit bien d’un hipster et non d’un clodo). Parmi les VIP présents, on reconnait également une ministre gauche-caviar réputée ultra-fêtarde, maîtresse d’Arno à l’occasion et, il faut bien le dire, elle est carrément sympathique en vrai.

Un peu maladroit, évoquant plus souvent feu Thierry Le Luron que l’un des plus grands producteurs pop des vingt dernières années, le sieur Bertrand s’adresse timidement aux spectateurs et leur demande ce qu’ils ont envie d’entendre. Gentleman, il essaie de satisfaire tous les souhaits. Nous vivons, dès lors, quelques très jolis moments, notamment lorsqu’il interprète de façon un rien finaude son tube Ma rencontre, ou encore une très belle reprise de Follow me, tube disco d’Amanda Lear (deux chansons que l’on retrouve sur le splendide album live de 2001 Bertrand Burgalat meets A.S. Dragon), le tout à la manière d’un pianiste de bar… Comme Serge Gainsbourg au Club de la Forêt, Le Touquet-Paris-Plage, à la fin des années 50, sauf que c’est à Bruxelles, rue Antoine Dansaert, et que nous sommes au vingt-et-unième siècle.

I am the night, I am your fate, so follow me, just follow me… Se prenant manifestement au jeu, il accepte même de jouer l’air de la lambada lorsqu’un spectateur un peu con en fait bruyamment la demande… Il est ensuite rejoint par The Loved Drones, le backing-band de Benjamin Schoos dont plusieurs membres sont également actifs comme podcasteurs sur Radio Rectangle (NdJD: Tout comme votre serviteur à l’époque). Bertrand quitte alors le majestueux piano à queue pour s’installer derrière son synthétiseur et improviser avec les Liégeois un set post-krautrock psyché, gueulard, physique et franchement jouissif, en contact direct avec le public.

Pendant la dernière chanson du set, Charleroi 2035, Benjamin me fait au micro une dédicace humoristique en mentionnant mes origines carolorégiennes (je lui expliquerai ensuite que bien qu’étant effectivement né à Charleroi, je n’y ai jamais vécu, j’ai passé toute ma jeunesse à Gembloux !), puis il tend le mike à un Dop Saucisse en sueur, exalté, chauffé à blanc, qui se met à gueuler Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!! Charlerwa !!!, tel le punk qu’il n’a jamais cessé d’être… « Cela faisait une heure qu’il attendait ça ! », s’exclame une petite voix derrière moi.

Fin de la review.

(*) Traduction libre de paroles de la chanson Follow me d’Amanda Lear, reprise par Bertrand Burgalat.

The Divine Comedy – ‘A Short Album About Love’

51nbpjeq1ulDeux chansons entoureraient l’album : La La Love You des Pixies et Je déconne de Jad Wio. Au milieu, l’amour de l’amour, avec cet humour anglais, peut-être le seul à même de parler le plus efficacement de ce que la vie fait semblant de nous offrir. Bien sûr, la vérité vient de la bouche de Lou Reed le Berlinois, mais même au plus profond désespoir amoureux, lorsque l’on découvre qui est vraiment l’autre, cette sucrerie impromptue et totalement dénuée de citron a cette faculté propre à l’Art de nous revigorer ; soit pour recommencer parce que nous n’y avons pas pris garde, soit pour redéfinir des priorités rattrapant l’altruisme passé. Bien sûr, il est également possible d’écouter en boucle Plenty More des Squirrel Nut Zippers, mais le reste de l’album — en somme : tout ce qui précède cet excellent titre — est languissant de faiblesse et, de toute façon, il serait absurde de remplacer une relation monogame par une dépression du même acabit. Et puis, tout cet optimisme démagogique manque cruellement de finesse face à ce monument indépassable, y compris par l’intéressé, qu’est A Short Album About Love. En un sens, il est d’ailleurs difficile de ne pas le rapprocher du This Is Hardcore de Pulp, au sens où ce sont deux disques indispensables qui sonnent en cœur, tout en étant chacun l’antinomie de l’autre, le glas de l’insouciance, à défaut de la jeunesse ; car si le passage à l’âge adulte est celui où les illusions s’envolent, alors ce sont deux véritables albums de l’adolescence, ce moment où l’on renverse la table de l’enfance en se disant que cette fois-ci est la bonne. Deux chansons, donc, pour entourer le sommet de The Divine Comedy, dont la fulgurance n’est justement pas sans rappeler celle d’une histoire d’amour, avec cette acmé précédant la fameuse dépression postcoïtale, ce goût amer de la descente parce que trop ne peut jamais être assez pour la petite mort. En cela, c’est un excellent album pour se suicider.

Hooverphonic – ‘In Wonderland’

Hooverphonic - In WonderlandPatatras.

La tentation est grande d’être exceptionnellement de mauvaise foi et d’écrire que la raison pour laquelle les Belges produisent surtout de la musique électronique est que cela les dispense d’apprendre à jouer d’un instrument, correctement qui plus est. En cela, le nouvel album d’Hooverphonic, qui ne m’a jamais agacé, mais ne m’a jamais non plus fait lever plus d’un sourcil à la fois, est une occasion en or pour se lâcher un bon coup sur des gens qui ne m’ont jamais calculé et dont même — renseignement pris auprès du désintéressé — Jérôme Delvaux n’a pas vraiment dit de mal. À ce niveau-là, ce serait même du Phil Spector que de taper sur la chanteuse qui sonne comme Duffy sur la première piste, ce qui est bien engageant, mais reprend un timbre plus commun par la suite ; ce n’est pas un bâton qui m’est tendu, mais littéralement un poteau télégraphique, pour les régions flamandes où cela existe encore.

Sauf que je ne suis pas né de la dernière pluie et j’ai bien compris que tout cela est un nid de chausse-trappes façon Spy vs Spy.

Ce qui fait que je préfère les dénoncer au Mossad comme étant des fans du Pizzicato Five qui ont mal tourné (comme le P5, d’ailleurs), même si la troisième piste est pas mal du tout. D’ailleurs, je l’aime bien, c’est le genre de simple qui vous propose nonchalamment d’acheter l’album (si vous êtes un vieux con comme moi) ou d’aller les voir en concert pour autre chose que baiser dans les chiottes (si vous êtes un jeune pas encore trop vieux). Nous ne sommes pas au niveau d’un Unbelievable d’E.M.F. ou encore d’un Je fume pu d’shit des Stupeflip et je n’ose même pas parler d’un Massive Luxury Overdose des Army of Lovers, c’est-à-dire d’un album que l’on achète pour une chanson et qui se révèle être le contraire d’une escroquerie avec le temps.

Car si E.M.F. et Stupeflip ont au moins produit un tube chacun, puis une tripotée de merdes affligeantes tout autour, il serait malhonnête de dire qu’il en va de même pour Hooverphonic ; d’abord parce que l’album n’est pas si mauvais et ensuite parce que Badaboum ne sera jamais un succès intemporel. C’est en fait un genre de disque bien particulier, que j’appelle le disque « Oüi FM » : une chanson pas mal que l’on passe agréablement en boucle sans que personne ne se rappelle jamais de quoi il s’agissait et un album qui n’appelle pas à rester debout la nuit place de la République, mais plutôt assis le cul dans sa bagnole pendant un embouteillage diurne du périphérique en rêvant d’Aurélie « Oui je suis une nana et oui je passe du Muse dans Bring The Noise » Communier avec qui l’on aimerait bien mouiller ses draps.

Or c’est dans ces moments-là que je savoure d’être motard, parce que je choisis mes tubes plutôt que l’entube et que j’ai bien mieux dans mon lit qu’une planche qui passe de l’alternatif en kit à la radio en posant à côté d’une canette de 8.6.

Sexe, drogues, rock’n roll, tout est sous contrôle.

Et mine de rien, aujourd’hui en France, les Brigandes sont le dernier groupe rock francophone encore en activité. Car finalement, les opinions sont comme les manifestations : elles n’ont de valeur qu’à partir du moment où le nombre de tués dépasse la centaine.

(À savoir qu’elles vendent plus de disques que Dan Gagnon de places.)

Réhabilitation de trésors oubliés (I) : The Beach Boys – ‘Concert’

The Beach Boys - ConcertAprès avoir lancé la mode d’un ‘surf-rock’ propre sur lui au début des années 60, puis brièvement mené une compétition perdue d’avance face aux Beatles, les Beach Boys sont devenus un gentil groupe de hippies californiens aussi sirupeux qu’inoffensifs. Concert et Live in London, les deux premiers albums live officiels de la formation, enregistrés respectivement en 1964 et 1968, sont bien représentatifs de ces deux ères que tout oppose. Capitol Records ayant oublié de les inclure dans sa dernière vague de rééditions, allons-y pour une réhabilitation de ces deux disques. En commençant par le premier.

Concert sera immortalisé à Sacramento devant trois mille jeunes en furie un beau soir de 1964. Les garçons s’y présentent encore dans leur uniforme de plagistes : pantalons blancs, chemise lignées et un air innocent de gendres idéaux – voire même un air franchement niais pour Carl Wilson – ; et ce bien qu’ils soient déjà acquis à la sainte trilogie Sex, drugs & rock’n’roll. Brian Wilson ne tardera plus à devenir un junkie de premier plan, au point d’y laisser un bon paquet de neurones. Quant à son frère Dennis, il est le véritable bad boy du groupe. C’est peu dire que sa réputation de bourreau des cœurs pourrait faire pâlir d’envie les Rolling Stones au complet. Il est aussi le seul vrai surfeur de la bande et, à ce titre, la source d’inspiration d’un grand nombre des premières chansons : il est l’essence du groupe.

A leurs débuts, les Beach Boys personnifient une certaine idée du ‘rêve américain’, ou plus précisément celui de la Californie telle que la chantent les vedettes yéyés françaises. Leurs premiers textes tournent quasi tous autour de seulement trois sujets : le surf, les bagnoles et les filles (plusieurs albums sont quasi intégralement consacrés à ces seuls thèmes). Les joies d’une jeunesse épanouie, l’insouciance, l’optimisme, les amours de vacances, le soleil et les plages de sable fin, voilà de quoi les Beach Boys se veulent les ambassadeurs en 1962-63. Et c’est avec cette recette qu’ils deviennent très vite le groupe américain le plus populaire des Golden Sixties, et le seul que l’on pense capable de rivaliser avec les mélodies pop et les riffs entêtants des groupes de la British Invasion. Leurs premiers tubes, pourtant, ne cassent pas trois pattes à un canard : les lignes de guitares rock sont pompées sur celles de Chuck Berry (qui percevra d’ailleurs les royalties de Surfin’ U.S.A. afin d’éviter une condamnation) et le côté ultra-répétitif des thèmes abordés frise parfois le ridicule. Mais les Beach Boys ont un petit truc en plus qui les distingue de la plupart des autres groupes pop-rock de l’époque, et cet atout, ce sont les harmonies vocales. La façon dont se mêlent et s’entremêlent les voix des cinq garcons a quelque chose d’unique. A tel point qu’ils en deviennent très vite davantage un vocal group qu’un rock band en tant que tel. Incontestablement, dans les premières années, c’est le mariage de leurs vocalises qui fait des Beach Boys un groupe d’exception, bien davantage que leurs compositions originales.

En cette année 64, ils sont en tournée pour leur album All summer long sorti quelques mois plus tôt, et qui leur a permis de décrocher leur tout premier numéro 1 des charts US avec l’imparable I get around. Ce soir à Sacramento, ils sont dans leur fief et montent sur scène face à un public  de teenagers entièrement acquis à leur cause. Ils déroulent leurs hits mais la sélection de morceaux retenus pour l’album s’attèlera surtout à présenter des titres encore inédits. Brian Wilson decide de faire la place belle aux reprises  avec rien de moins que sept chansons (sur treize) écrites par d’autres artistes. The little old lady from Pasadena de Jan & Dean, The wanderer de Dion (chantée par Dennis Wilson), Papa-Oom-Mow-Wom des Four Freshmen et Johnny B. Goode de Chuck Berry sont quelques-unes des plus intéressantes du lot. Sans oublier Monster mash des oubliés Bobby Pickett & The Crypt-Kickers, chantée par Mike Love à la manière de Boris Karloff errant dans une maison hanté.

La stratégie choisie vise à présenter des titres ne se trouvant pas sur les six albums studios du groupe mais qui sont néanmoins tous bien connus du public, vu qu’il s’agit pour la plupart de tubes. Ceux-ci sont toutefois accompagnés sur Concert par des plages relativement obscures d’albums des Beach Boys comme Hawaii et la délicate In my room, le genre de truc mielleux qu’on chantonne à l’oreille une minette un peu naïve dans l’espoir de la faire s’allonger. Les hit-singles Fun, fun, fun (démarrage en force du show), Little Deuce Coupe et I get around constituent aisément les piliers de l’album. Avec un regret toutefois pour I get around, dont l’enregistrement live a manifestement été remplacé par la version studio de la chanson, légèrement retouchée et ‘enrichie’ a posteriori de cris extatiques du public. Il en est probablement de même pour Fun, fun, fun, qui semble avoir été légèrement accélérée pour noyer le poisson. Cette technique, aussi choquante puisse-t-elle paraître, était courante dans les années 60 ; les Rolling Stones eux-mêmes y ont eu recours pour au moins deux titres de leur fameux Got it live if you want it !

A l’écoute de ce concert, il demeure finalement surtout une question essentielle : les Beach Boys étaient-ils le premier boys band ? On vous laisse juges…

The Beach Boys live 1964

The Beach Boys crowd 1964

Une fusée dans ma poche

A Rocket in my Pocket (Max Décharné)

Cet article a failli s’intituler Wild Wild Parties, parce que le blogueur est en train de lire Wild Wild Party : la glorieuse histoire du rockabilly, d’Elvis aux Cramps (Editions Rivage Rouge). Le titre original du livre est A rocket in my pocket (‘Une fusée dans ma poche’, allusion à l’érection) d’après une chanson de Jimmy Lloyd, mais les francophones n’auraient pas compris… Quant à l’auteur, il s’agit de Max Décharné, un musicien anglais (batteur de Gallon Drunk, entre autres), journaliste érudit et rockologue distingué. 

Le livre n’est pas vraiment nouveau mais il a mis trois ans à être traduit en français. Page après page, cette lecture nous donne inévitablement envie de réécouter des vieux classiques du rock véritable : des rebelles Gene Vincent et Vince Taylor jusqu’aux nostalgiques Stray Cats, sans oublier Johnny Burnette (The train kept a-rollin’ ; yeah ! yeah ! yeah !). Mais surtout – et c’est là que ça devient intéressant –, ce bouquin et cette musique électrique nous donnent envie de sortir, de jouir (la base même du rock’n’roll) et, accessoirement, d’écrire.

Las, contrairement à ce que faisait Alain Pacadis du temps de sa rubrique culte Nightclubbing dans le journal Libération, le blogueur n’a pas le temps de rédiger immédiatement après chaque soirée-qui-valait-la-peine-d’être-vécue. (Ici se trouvait un passage caviardé par l’auteur après avoir realisé que même ce vieux pervers de Yû n’en comprenait pas le second degré). Quand j’ai commencé à écrire cet article, il y a presque un an, je venais de voir A bout de souffle de Godard à la Cinematek (à Bruxelles) et j’avais envie de vous en parler. Et comme souvent depuis des mois, je n’en ai strictement rien fait, trop happé par mon quotidien. Aujourd’hui, si je souhaite vous parler de la Cinematek, c’est pour vous annoncer le cycle Davie Bowie qui y aura lieu du 23 avril au 30 mai. On y présentera non seulement le concert londonien mythique de 1973 filmé par D.A. Pennebaker (Ziggy Stardust : The motion picture), des longs métrages dans lesquels Bowie a joué (L’homme qui venait d’ailleurs, Les prédateurs, Furyo, Absolute Beginners, La dernière tentation du Christ, Basquiat…) mais aussi des films qui ont inspiré son œuvre (Orange mécanique de Kubrick), ou dont il signe tout ou partie de la musique (Lost Highway de Lynch). En tout, ce sont dix-huit films de l’univers Bowie qui seront projetés sur grand écran. Voyez le programme complet par ici.

Cycle Bowie Cinematek

(Sinon, je dois vous avouer qu’au moment où j’ai été frappé de plein fouet par l’annonce de la mort de Bowie, en début d’année, j’étais en train de parachever un article (resté inachevé) à propos de Lemmy, décédé quelques jours plus tôt.)

Qui gagnerait un combat de catch entre Lemmy et Dieu ? C’est la question que posent les apprentis hard-rockeurs un peu crétins dans film Airheads lorsqu’ils entreprennent de démontrer que leur interlocuteur est un flic infiltré et non l’un des leurs. La réponse correcte attendue étant évidemment « Lemmy EST Dieu ». Mais ça, c’était avant. On le disait increvable, indestructible, insubmersible, on le croyait immortel mais il fallait bien se rendre à l’évidence : Ian Fraser Kilmister, dit Lemmy, était un être humain comme les autres.

L’homme est mort à septante ans après plus de cinq décennies d’une vie menée à toute vitesse et durant laquelle il a allégrement personnifié tous les clichés du rock’n’roll way of life. Tout a commencé lors d’un concert mythique des Beatles au Cavern Club de Liverpool. Après les avoir vus sur scène, il savait qu’il voulait vivre la même vie : il serait un troubadour des temps modernes ;  les excès et l’aventure deviendraient désormais son quotidien. Dès cet instant, son existence fut articulée autour de quatre grands piliers : le rock pur et dur, bien sûr, mais aussi la gnôle, la came et les salopes. Ce mec a tout fait, tout vécu, et toujours au même train d’enfer que sa musique : à fond les manettes, tous les voyants dans le rouge ! Les femmes ? Malgré sa laideur repoussante, il se vantait d’en avoir culbuté plusieurs milliers durant ses tournées (le chiffre varie selon les interviews). Il a aussi engrossé plusieurs trainées qui ont donné naissance à des rejetons illégitimes mais il ne s’est jamais marié. Et il imposait d’ailleurs le célibat comme condition à ses musiciens pour pouvoir intégrer le line-up très changeant de Motörhead et y demeurer. Selon la légende, il commençait généralement toutes ses journées de la même manière, en s’envoyant de grandes rasades de Jack Daniel’s au goulot. Et lorsque son médecin lui a vivement ordonné d’arrêter, il a suivi son conseil et remplacé le whisky par la vodka… C’était tout Lemmy, ça. Il n’en avait strictement rien à foutre de l’avis de personne, il vivait sa vie à sa manière et en remettait volontiers une couche pour provoquer. C’est aussi ce goût pour la provocation qui explique son attrait – aussi souvent incompris que largement étalé – pour la quincaillerie germanique, les croix de fer autres reliques du Troisième Reich

A l’instar d’Iggy ou Bowie, Lemmy consacra toute sa vie au rock’n’roll. Au début des années 60, il n’est encore qu’un teenager mais il écume déjà les clubs du Nord de l’Angleterre avec ses premiers groupes : The Rainmakers, puis The Motown Sect. On le décrit alors comme un jeune mod aussi violemment débauché que piètre musicien. En 1965, il reprend le poste vacant de guitariste de The Rockin’ Vickers, avec qui il tourne sans relâche. Il devient ensuite roadie de Jimi Hendrix en 67 : c’est la vie de bohème ! Il l’accompagne en tournée, bichonne ses guitares et l’observe chaque soir réaliser avec elles des prouesses magiques. C’est le début de ses années de défonce intégrale, il développe rapidement un intérêt pour le rock psychédélique et rejoint Hawkwind, dont il sera le bassiste et aussi parfois l’un des chanteurs. C’est lui qui chante sur Silver Machine, leur plus grand success commercial  (n° 3 des charts britanniques en 72). Le groupe carbure lourdement au speed et utilise sur scène les services d’une danseuse nue à la poitrine surdimensionnée : Stacia. L’heure est au scandale et à la débauche la plus totale ! La fête se termine brutalement en 75 lorsque Lemmy se fait arrêter au Canada pour possession de drogues. Il passe cinq jours en prison et se fait – étrangement – virer du groupe pour cette raison. Il rebondit dans la foulée en lançant sa propre formation : Motörhead, selon le titre de la dernière chanson qu’il avait écrite pour Hawkwind.

Motörhead, c’est un peu comme les Ramones : des tas de gens portent leur t-shirt sans connaître leur œuvre dans le détail. S’il faut parler de leur musique, disons-le clairement : rien ne ressemble plus à un album de Motörhead qu’un autre album de Motörhead. Chaque nouveau disque depuis 1975 est musicalement semblable au précédent, ou à peu près, et c’est ce qui fait à la fois son charme et sa spécificité. Leur musique, d’abord vue comme émargeant au genre punk, fut ensuite généralement classée dans le hard-rock ou le heavy-metal mais Lemmy n’en a jamais rien eu à foutre de ces classifications. Si un journaliste lui demandait quel style il jouait, il répondait invariablement : « du rock, mec, du putain de rock’n’roll ! ». Et ce putain de rock’n’roll a influencé tant les gars de Metallica (qui ont repris plusieurs titres de Motörhead) que les Beastie Boys (qui ont détourné le titre de l’album live No sleep ‘till Hammersmith pour une de leurs chansons), c’est dire si le spectre est large.

(Et puis, j’ai été boire un verre à la Bastoche.)

L’éradication des médiocres, mode d’emploi

“Être rock’n’roll, c’est être incapable de tolérer ce qui est médiocre”. La citation est connue et attribuée à Joe Strummer. Elle sied parfaitement également à Gilles Pemmers, musicien belge (vu dans Nervous Chillin’ et An Orange Car Crashed, entre autres) qui se fait aussi remarquer depuis quelques temps sur YouTube au travers de vidéos sans complaisance et dopées à la rock’n’roll attitude, la vraie.

Dans sa dernière capsule, Gilles réserve un traitement approprié (un peu à la manière de ce qui se faisait jadis sur Pop-Rock.com) aux disques de pathétiques personnages comme Maître Gims, l’imposteur Stromae, les neuneus Muse, les ringards Fréro Delavega, le has been gnagnan Phil Collins, ou encore les blaireaux d’Indochine. Sublimation, blog en demi sommeil mais toujours à l’affut de beaux gestes rock, apprécie beaucoup la demarche et souhaitait la partager avec vous. Ce n’est peut-être pas très malin mais ça défoule !